Dans un ouvrage majeur, Ghislain Benhessa expose les racines historiques et juridiques de la technocratie de Bruxelles et décrit comment la construction européenne a progressivement placé la souveraineté française sous tutelle. Entretien.
Depuis des décennies, les technocrates de Bruxelles étouffent la France sous un empilement de normes et de réglementations. Le gouvernement français se retrouve ainsi incapable d’agir face à plusieurs des principaux problèmes du pays: politique monétaire, immigration de masse, contrôle et sécurité des frontières.
Selon Ghislain Benhessa, c’est désormais un véritable gouvernement des juges de Bruxelles qui impose des valeurs aux États européens, lesquels perdent progressivement leur souveraineté.
C’est ce qu’explique l’essayiste, avocat et enseignant dans son nouveau livre Nos vrais maîtres: Histoire secrète des hommes qui vendent la France à l’UE publié aux éditions de L’Artilleur.
L’auteur y décrit comment des hommes de l’ombre, comme Jean Monnet, ont contribué à construire l’Europe actuelle afin de diluer la souveraineté nationale dans un grand ensemble dirigé par des juges et des experts.
Simon Leduc: Jean Monnet et Maurice Lagrange sont considérés comme deux pères fondateurs de la construction européenne. Qui sont-ils?
Ghislain Benhessa: «Jean Monnet est considéré en France comme le père de la construction européenne. En 2026, on célèbre encore sa mémoire. Des routes, des universités et divers lieux à travers le pays portent son nom.
Une véritable légende s’est construite autour de lui: celle du père de l’Europe de la paix et de la réconciliation que l’on célèbre chaque année en France.
L’essayiste et avocat français Ghislain Benhessa. Courtoisie.
Cependant, il existe une réalité dont on parle rarement à propos de ce personnage. Jean Monnet s’est d’abord fait connaître comme haut fonctionnaire. Il fut conseiller pour la Chine et nourrissait une fascination pour les États-Unis.
Il a d’ailleurs travaillé de nombreuses années sur le sol américain. On pouvait aussi percevoir chez lui une forte hostilité envers le général de Gaulle. Par exemple, le père de l’Europe avait demandé aux Américains de neutraliser le leader de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Il était, en quelque sorte, un agent des États-Unis.
Dans les années 1950, il entreprit la construction européenne avec l’appui des Américains.
D’une certaine manière, Jean Monnet travaillait à la fois pour les États-Unis et pour la France. Il a joué un rôle extrêmement troublant dans la fabrication de l’Europe moderne.
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La France a fini par diviniser Monnet, refusant de constater qu’il était souvent plus proche des intérêts américains que du nationalisme français. Il détestait le patriotisme et ceux qui défendaient la souveraineté française.
Maurice Lagrange a été un autre architecte de l’Europe. Je suis d’ailleurs l’un des premiers à évoquer son passé vichyste.
Dans les années 1930, il était magistrat au Conseil d’État. Durant la Seconde Guerre mondiale, il devint un pétainiste convaincu. Il soutenait le régime de Vichy qui collaborait avec l’Allemagne nazie. Il n’a jamais caché son antisémitisme et fut le rédacteur du statut des Juifs sous le régime de Pétain.
Le général de Gaulle a résisté aux technocrates européistes. Malheureusement, tous les autres chefs d’État français ont cédé.
Après la chute de Vichy, plusieurs fonctionnaires français, comme lui, ont menti aux autorités afin de dissimuler leurs liens avec le régime de collaboration. Après la Libération, Maurice Lagrange échappa à la justice française. Le gouvernement américain le recruta pour participer à la dénazification de la bureaucratie allemande.
Les États-Unis furent attirés par son expertise administrative et l’utilisèrent pour remettre sur pied la bureaucratie allemande après la guerre. La situation est d’ailleurs assez paradoxale, puisqu’il s’agissait d’un antisémite et d’un vichyste convaincu.
Ainsi, sur recommandation des autorités américaines, Jean Monnet embaucha Maurice Lagrange afin qu’il rédige et mette en place les statuts de la justice européenne.
Il faut savoir que le passé vichyste de cet architecte de la construction européenne a complètement disparu de sa biographie officielle.
Pourtant, cet antisémite a joué un rôle fondamental dans la naissance du droit européen. Le père de la justice européenne fut un partisan du régime de Pétain durant la Seconde Guerre mondiale. Il fallait quand même le faire.»
Quelles sont les principales caractéristiques de la construction européenne et du droit européen?
Ghislain Benhessa: «Premièrement, Jean Monnet fut le président de la Haute Autorité, l’ancêtre de la Commission européenne.
En 1952, il prononça un discours important dans lequel il affirma qu’il existait deux éléments qui ne pourraient jamais être remis en question: la supranationalité et le fédéralisme.
L’Europe de Monnet visait explicitement le fédéralisme. À terme, il rêvait d’un État fédéral européen dans lequel les États nationaux seraient absorbés.
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Walter Hallstein, ancien militant nazi allemand, devint président de la Commission européenne dans les années 1960. Dans un discours devant le Parlement européen, il expliqua que l’Europe ne possédait pas les attributs d’un État indépendant, mais qu’elle disposait d’un instrument puissant: le droit.
Étant donné que l’Europe était une construction artificielle, il estimait qu’elle devait s’appuyer sur cet outil, qui allait devenir une véritable arme nucléaire juridique. Elle disposerait ainsi de normes et de réglementations permettant de contraindre les États à entrer dans le moule de la construction européenne.
Monnet et Hallstein ont lancé ce train qu’est l’aventure européenne afin de forcer les États et les gouvernements à accepter la primauté du droit européen.
Il ne faut pas exclure l’émergence d’un Frexit.
Autrement dit, l’Europe devait l’emporter sur les États, et la Commission européenne devenir plus puissante que les gouvernements nationaux. Pour mettre en place cette structure supranationale, les européistes avaient besoin de juristes et de juges.
Les magistrats allaient devenir le bras armé du droit européen. Ce sont ces acteurs de l’ombre, une véritable armée invisible, qui ont façonné le droit européen. Celui-ci est devenu extrêmement puissant et a progressivement contraint les gouvernements à abandonner une partie de leur souveraineté.
Il faut rappeler que le général de Gaulle a résisté aux technocrates européistes lorsqu’il était président de la République. Malheureusement, les autres chefs d’État français ont cédé, parfois sans même s’en rendre compte, à la vision technocratique des juges européens non élus.
Ces derniers ont ensuite façonné un droit qui allait souvent à l’encontre des intérêts des gouvernements et des peuples européens.»
Est-ce que tous les présidents de la Ve République, à l’exception du général de Gaulle, se sont soumis aux diktats des européistes?
Ghislain Benhessa: «Le centriste Valéry Giscard d’Estaing est devenu président en 1974. C’était un européiste convaincu, proche du Comité d’action pour les États-Unis d’Europe de Jean Monnet. Sous sa présidence, la France a pleinement épousé le moule européen.
La construction européenne s’est alors installée durablement au cœur de la politique française. On pourrait dire qu’un fédéraliste s’est assis sur le trône de l’Élysée.
Le président socialiste François Mitterrand (1981-1995) fut lui aussi très favorable à l’Union européenne. Il a prononcé cette phrase restée célèbre: "La France est notre présent, mais l’Europe est notre avenir."
À ses yeux, la France ne pouvait plus peser dans le concert des nations sans s’inscrire dans le projet européen. Il a poursuivi la ligne pro-européenne déjà amorcée sous Giscard.
Il faut savoir que tous les autres présidents, qu’ils soient de gauche ou de droite, n’ont jamais changé la direction du navire: Jacques Chirac (1995-2007), Nicolas Sarkozy (2007-2012), François Hollande (2012-2017) et Emmanuel Macron (2017-2027). Tous ont adopté une position favorable à l’Union européenne.
Le président Macron est un européiste convaincu, à la fois fédéraliste et mondialiste. Par exemple, il a récemment affirmé que la dissuasion nucléaire dépendait du président français.
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Mais peu après, il a évoqué la création d’un comité franco-allemand sur la dissuasion nucléaire. Autrement dit, il laisse entendre que la stratégie nucléaire française pourrait s’inscrire dans une logique européenne commune.
C’est un exemple parmi d’autres qui montre comment la France perd progressivement sa souveraineté au profit des technocrates de Bruxelles: politique monétaire abandonnée avec l’euro, marché commun, sécurité commune, immigration de masse, partage des compétences, sécurité des frontières, etc.
Depuis 1974, tous les présidents français ont sanctifié la construction européenne au détriment de la volonté du peuple français.
Aujourd’hui, la souveraineté française se trouve étouffée et prisonnière de la technocratie bruxelloise, qui a imposé sa vision par l’intermédiaire du droit européen.»
Est-ce que la France pourrait quitter l’Union européenne dans un avenir rapproché?
Ghislain Benhessa: «Si un référendum avait lieu aujourd’hui, le Frexit serait probablement vaincu. Je ne pense pas qu’une majorité de Français souhaite sortir de l’Union européenne.
Depuis près de soixante-dix ans, l’Europe est devenue une sorte de récit moral et politique que les Français ont appris dans les journaux, dans les cours d’histoire et dans le discours des élites.
Les Français nés après la guerre ont été largement exposés à une propagande pro-européenne, notamment dans les universités. Ils ont été intégrés à une puissante machine idéologique qui se méfie profondément de la souveraineté populaire. C’est un phénomène qui dépasse parfois l’entendement.
Pour conclure, mon ouvrage vise à montrer deux choses.
D’abord, que les Français prennent peu à peu conscience que l’Europe a été destructrice pour la démocratie française.
Aujourd’hui, la France ne peut presque plus agir sans attendre l’aval de ce que j’appelle l’institutrice européenne: la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Beaucoup de Français commencent à comprendre que le statu quo n’est plus tenable.
Ensuite, il faudrait se débarrasser d’une partie des élites françaises qui ont été formées et promues dans le cadre du système européen.
La haute fonction publique française ne défend plus vraiment les intérêts de la France, mais ceux de l’Union européenne. Depuis les années 1980, la bureaucratie française s’est largement ralliée au projet européen.
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Il faudrait donc renouveler les élites françaises et purger une partie de ce que certains appellent l’État profond français. La France pourrait ainsi retrouver une fonction publique qui défendrait d’abord les intérêts du pays, et non ceux de la technocratie bruxelloise.
Ce travail devrait précéder toute réflexion sérieuse sur une éventuelle sortie de l’Union européenne. Mais il ne faut pas exclure l’émergence d’un Frexit, car beaucoup de citoyens ordinaires en ont assez d’une élite européenne qui se fout de leurs intérêts.»













