À Xoxocotlán, en périphérie de la ville de Oaxaca, au Mexique, Josué Hernández a fondé la toute première librairie du quartier, un refuge de papier au cœur d’une zone populaire marquée par l’insécurité. Portrait.
«Les gens entrent et pensent que c’est une bibliothèque. Ils demandent s’il y a une carte de membre.» Josué Hernández éclate de rire en racontant la scène.
À Xoxocotlán, une municipalité en périphérie de Oaxaca, ouvrir une librairie relevait presque de l’anomalie sociologique. Ici, l’accès aux livres passe historiquement par l’école ou les bibliothèques publiques, rarement par l’achat.
Depuis un an et demi, sa petite enseigne, Bartleby el Librero, tente pourtant d’installer une autre relation au livre: plus intime, plus libre, mais surtout plus accessible.
Une première dans le quartier
«Les gens commencent à peine à s’habituer à l’idée qu’il y ait une librairie, parce qu’il n’y en avait jamais eu ici.»
Xoxocotlán traîne une réputation de zone pauvre, voire difficile. Mon interlocuteur nuance. «Je ne dirais pas que c’est pauvre. C’est populaire, oui, certainement. Le quartier a sa propre vision du monde.»

Le libraire Josué Hernández. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour LM.
Mais le contraste avec le centre de Oaxaca, touristique et nouvellement gentrifié, reste évident: moins d’entreprises internationales et de grandes chaînes, plus d’économie informelle et d’autogestion locale.
C’est précisément dans ce tissu social, dense mais culturellement négligé, que Josué Hernández a décidé, avec sa conjointe Crystal Mejia, d’implanter une librairie.
Le pari du livre à bas prix
La clé du projet tient en un mot: accessibilité. Sa librairie vend majoritairement des ouvrages d’occasion, parfois anciens, souvent introuvables ailleurs, mais surtout bon marché. «Il y a des livres à cinq pesos, à vingt, à quarante…»
La librairie Bartleby el Librero dans Santa Cruz Xoxocotlán. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.
Dans un pays où un livre neuf peut atteindre 400 ou 500 pesos (32 à 40 dollars canadiens), l’écart est immense. «On ne peut pas demander aux gens de se rapprocher des livres s’ils coûtent aussi cher.»
«Ici, avec mille pesos, tu repars avec dix ou douze livres pour la même somme.» Une démocratisation du rapport à la lecture.
La vente en ligne permet aussi à l’établissement de s’adapter aux nouveaux marchés.
Le manque de temps, autre barrière invisible
«Le problème, ce n’est pas seulement le coût des livres: c’est aussi le temps. Ici, les gens en manquent beaucoup, de temps», enchaîne le jeune libraire.
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Entre les longues journées de travail — souvent au-delà des limites légales — et la fatigue, lire devient pratiquement un luxe. «Les gens rentrent chez eux épuisés. Ils n’ont plus envie de lire.» Dans ce contexte, sa librairie devient un havre de repos obligatoire.
Une communauté autour des livres
Peu à peu, une sociabilité s’y est construite. Certains viennent vendre ou échanger leurs ouvrages. D’autres les donnent.
Un club de lecture mensuel est né presque spontanément. «C’est devenu une communauté très agréable. On discute, on boit du café, on parle de livres… mais aussi de films ou de la vie.»
Des participants viennent d’autres municipalités voisines pour ces rencontres, transformant la librairie en petit foyer culturel informel.
Une passion devenue métier
À l’origine du projet: une trajectoire personnelle. Josué enseigne à l’université les langues et la pédagogie. «Mon premier contact avec la lecture vient de ma mère. Elle nous a toujours inculqué l’habitude de lire», confie-t-il à Libre Média.
Enfant, il dévore Le Hobbit de Tolkien. Adolescent, il découvre la satire mexicaine. Puis, adulte, il accumule des centaines de livres, jusqu’à transformer sa bibliothèque personnelle en stock de départ.
La révélation survient lors de séjours dans la ville de León, plus au nord, où il découvre des communautés d’échange de livres usagés. «Je me suis rendu compte que tout ne devait pas passer par l’achat de livres neufs et chers.»
Lire au milieu de l’insécurité
Reste cette question délicate: ouvrir une librairie dans un quartier réputé «dangereux», est-ce raisonnable? Le jeu en vaut-il la chandelle? Josué ne nie pas la réalité. «Il y a de l’insécurité, évidemment. Comme partout au Mexique.»
Il pointe la quincaillerie d’en face où a eu lieu un holdup l’année dernière. «Qui sait qui loue maintenant ce local?», demande-t-il.
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Il relativise, serein. «Une librairie n’est pas le commerce qui génère le plus d’argent.» Il poursuit: «Un voleur un peu malin se dirait: "Ils vendent des livres… c’est lourd, et quelle valeur ça peut avoir?"»
Dans un quartier où petits bars, prostitution et narcotrafic structurent davantage l’économie nocturne, les livres semblent presque hors radar.
Au fond, pour Josué la rentabilité n’est pas la priorité. «Je ne vois pas ça comme un business. C’est ma passion, mon quotidien. Je suis heureux ici, dans ma librairie.»













