À l’occasion de la parution de son premier roman en français, l’écrivaine et dissidente cubaine Zoé Valdés revient avec Libre Média sur la cancel culture dont elle a été victime, la tragédie politique de son île et l’état de la France.
Grande romancière exilée en France, figure majeure de la dissidence cubaine, Zoé Valdés publie Paris était une rumba aux éditions La Part commune. Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Votre dernier livre raconte votre coup de foudre avec Paris, à votre arrivée il y a 37 ans. Comment voyez-vous la capitale française aujourd’hui?
Zoé Valdés: «Paris a énormément changé. Quand je suis arrivée, j’ai tout de suite remarqué une chose qui m’a étonnée: les Parisiens n’aimaient pas vraiment leur ville.
Moi, je restais amoureuse de La Havane malgré tout ce qui s’y passait, parce que je connaissais son histoire, son histoire littéraire, son histoire cinématographique. À Paris, j’ai senti une forme d’indifférence à sa propre histoire.
Je crois que cela tient à la liberté: quand on vit en liberté, on ne ressent pas le besoin de chercher aussi profondément d’où l’on vient, pourquoi on est là. La liberté est un grand bien, mais elle crée aussi des barrières.
Les gens finissent par se désintéresser de leurs racines, alors que nous, Cubains, privés de liberté, nous étions contraints de nous interroger sans cesse sur notre identité et notre histoire.
Aujourd’hui, il y a un déclin évident de Paris, comme de presque toutes les grandes villes d’Europe: Bruxelles, Londres, partout la même dégradation. J’ai pourtant fait partie du comité de soutien d’Anne Hidalgo, parce qu’elle avait été solidaire des Dames en blanc à Cuba.
Mais après, comme font toujours les sociaux-communistes, ils ont détruit la ville. Le centre reste beau, bien sûr, mais dès qu’on s’en éloigne, c’est la disgrâce totale.
Allez sous les ponts, vers Stalingrad, dans certains métros: c’est horrible. On a invité des gens ici, on les a fait venir, mais pour les laisser vivre dans une cruauté inouïe, dans des conditions d’abandon.»
Vous insistez pour vous définir comme exilée politique.
Zoé Valdés: «Exactement. Je refuse qu’on m’appelle migrante. Les migrants, ce sont des oiseaux. Moi, je suis une exilée politique.
Bien sûr, je ne suis pas contre l’immigration, mais elle doit être légale, ordonnée, contrôlée, sinon on condamne les gens à une cruauté terrible.»
Vous avez aussi été victime de la cancel culture.
Zoé Valdés: «Oui. On a mis des mensonges sur mon Wikipédia, on m’a insultée, bannie. Des radios ont cessé de m’inviter. Dès que vous donnez un avis contraire à la gauche la plus bête qu’on ait vue, vous êtes tout de suite annulé.
Après la Corée du Nord, Cuba est la plus vieille dictature du monde.
On m’a même reproché d’être blanche en tant que Cubaine! Pourtant Cuba est, par définition, un pays métissé. José Martí l’a bien dit: "Cuba, c’est plus que blanc, plus qu’indien, plus que noir".
Mais aujourd’hui, certains – surtout à gauche – veulent nous enfermer dans des cases étroites et ridicules. Je ne suis ni de droite ni de gauche, je suis Cubaine!»
Comment percevez-vous l’évolution politique française?
Zoé Valdés: «Avec Hollande déjà, la situation en France est devenue plus grave. Puis avec Macron, cela s’est aggravé encore. Au début, j’avais cru que sa jeunesse pouvait être une chance, qu’il viendrait avec une autre vision. Mais non : il a lui-même dit qu’il était socialiste.
Et moi, j’ai longtemps cru au socialisme humaniste, à un socialisme qui pouvait être humain. Je n’y crois plus. Ce ne sont que des mensonges, des moments de théâtre insupportable.
La France perd ce que j’aimais d’elle: son ordre cartésien et rationnel. Aujourd’hui, c’est le désordre, le désordre généralisé. J’aimais ce pays parce qu’il incarnait la raison, l’ordre, et je le vois sombrer dans la confusion.
Je ne crois plus non plus à une droite qui veut apparaître comme aimable. Je ne crois plus à ces illusions. Mais je crois encore à certaines personnalités. Bruno Retailleau, par exemple, me semble travailler correctement.
Et je crois aussi à Marine Le Pen, qui a changé. On continue de l’attaquer parce qu’elle est la fille de son père. Mais chacun a des parents. Elle n’est plus dans la vision de son père. Je crois moins à son entourage, que je trouve dangereux. Mais je le répète: je n’appartiens à aucun parti.»
Vous ne pouvez plus retourner à Cuba. Quelle est la situation actuelle de votre pays?
Zoé Valdés: «Cuba vit sous une dictature qui dure depuis 66 ans. Après la Corée du Nord, c’est la plus vieille du monde. Quand Fidel a laissé le pouvoir, il l’a donné à son frère. Puis à Miguel Díaz-Canel, un pantin qui devait prouver qu’il était plus dur encore que les Castro.
Aujourd’hui, il y a plus de 1159 prisonniers politiques. Beaucoup sont très jeunes, condamnés à vingt ou trente ans pour avoir manifesté. Certains ont atteint leur majorité en prison.
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Les tortures sont épouvantables. Et la misère est telle que La Havane est devenue une capitale de la prostitution.»
Avez-vous encore de l’espoir pour Cuba?
Zoé Valdés: «Bien sûr. Je crois que la solution viendra. Mais elle ne viendra pas des États-Unis. Les Américains ne comprennent pas Cuba, ou ne veulent pas comprendre. La solution est cubaine et espagnole.
Je dis espagnole parce que la plupart des Cubains ont des origines espagnoles, parce que nous parlons tous espagnol, et parce que notre culture est profondément hispanique.
L’Espagne a toujours compris que le métissage pouvait être une richesse. C’est ce qui a fait la force de Cuba.
Quand l’Espagne redeviendra pleinement une démocratie forte, alors elle pourra jouer un rôle majeur pour aider Cuba à se reconstruire.
Cuba doit retrouver la vérité de son histoire. Le mensonge a empoisonné notre réalité. La République cubaine, au début du XXe siècle, a voulu effacer l’héritage espagnol au profit de l’influence américaine. Ce n’était pas juste. Il faut assumer nos racines.
L’Espagne est un repère culturel, historique, spirituel. Et c’est avec elle que nous trouverons une sortie de l’impasse.»
En juillet 2023, vous avez accepté de vous présenter comme candidate de Vox au Sénat en Espagne. Pourquoi?
Zoé Valdés: «J’ai accepté parce que Vox s’engageait pour la liberté de Cuba. Je n’ai jamais été militante d’aucun parti, mais tout ce qui aide Cuba, j’y vais.
On m’a proposé, avec d’autres écrivains, de défendre la langue espagnole au Sénat. C’était fondamental pour moi, parce qu’en Espagne, on est en train d’attaquer le castillan au profit du sécessionnisme catalan.
La Catalogne reste pourtant l’Espagne. On ne peut pas inventer une autre histoire. J’ai connu Barcelone quand elle rivalisait avec Paris. Aujourd’hui, on y parle plus d’arabe et de catalan que d’espagnol! Cela appauvrit grandement la ville.
L’officialisation obligatoire du catalan a créé un chauvinisme stérile. L’unité espagnole reconnaît les autonomies, mais il ne faut pas confondre autonomie et sécession.»
Quel rôle peut jouer l'hispanité dans le monde d’aujourd’hui?
Zoé Valdés: «Un rôle fondamental. L’hispanité représente un métissage abouti, presque parfait, mieux assumé qu’ailleurs, même qu’au Mexique. C’est une richesse qu’on doit revendiquer. L’Espagne a su comprendre cela mieux que personne.
Mais cet héritage a été systématiquement attaqué par la légende noire, inventée par l’Angleterre et reprise par la gauche décoloniale. On a voulu présenter l’Espagne uniquement comme une puissance oppressive, et cela a empoisonné notre histoire.
Or, il suffit de regarder la quantité d’écoles, d’hôpitaux, de cathédrales, de culture et d’éducation que l’Espagne a apportés dans le Nouveau Monde.
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Le monde hispanophone est immense, il porte une énergie vitale et une force culturelle qui peuvent beaucoup apporter aujourd’hui, alors que l’Europe s’affaiblit et que l’Occident doute de lui-même.
L’hispanité rappelle que l’identité n’est pas une honte, mais une fierté, un fondement. C’est en cela qu’elle peut servir de rempart face au déclin et aux idéologies actuelles.»
Après 37 ans en France, pourquoi y être restée?
Zoé Valdés: «Je dis toujours que je suis restée à cause du Louvre. C’est une blague, mais pas tout à fait. J’ai passé ma vie dans les musées et les bibliothèques françaises.
Au début, la France a été résistante avec moi, mais j’avais un esprit de conquérante. Et avec ce livre écrit en français, c’est un pas très important.»











