L’école québécoise, nouveau laboratoire de conformisme?

Rentrée 2025

Photo: Taylor Flowe pour Unsplash.

Jeudi le 28 août 2025, à 11:20

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L’école québécoise, nouveau laboratoire de conformisme?
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L’école québécoise s’effondre moins par incompétence que par calcul, selon notre contributrice Anne-Emmanuelle Lejeune.

 

La rentrée 2025 au Québec se déploie dans une atmosphère paradoxale. Jamais les interdits n’ont été si nombreux, jamais le discours sur l’intelligence artificielle n’a été si vague et contradictoire.

 

D’un côté, on impose le vouvoiement, on bannit les cellulaires pour les élèves comme pour les enseignants, on prépare la suppression des devoirs.

 

De l’autre, l’IA est décriée par les directions et les professeurs, jugée bénéfique par le gouvernement, mais sans qu’aucune stratégie claire ne soit définie.

 

Cette incohérence n’est pas un accident de gouvernance, mais la manifestation d’un projet politique: remodeler l’école pour en faire un espace fermé, contrôlé, standardisé, préparant l’avènement d’un enseignement technocratique où l’humain devient variable d’ajustement.

 

Le vouvoiement, entre respect et instrumentalisation

 

Le retour en grâce du vouvoiement constitue l’une des mesures phares. Je l’ai défendu depuis longtemps comme marqueur de respect et repère relationnel essentiel.

 

Marcel Proust écrivait que «le respect est toujours, dans une certaine mesure, proportionnel à la distance qu’on met entre soi et les autres».

 

Cette distance n’a rien de froid: elle permet l’autorité bienveillante, elle clarifie les rôles dans la relation pédagogique, elle protège l’enseignant de la familiarité excessive.

 

Or, si la décision ministérielle rejoint en partie cette conviction, elle s’impose dans un contexte où le tutoiement domine au Québec et suscite des résistances culturelles.

 

Ce qui devrait être un outil de rehaussement linguistique et symbolique risque d’être perçu comme une contrainte supplémentaire, décrédibilisant le fond par la forme.

 

On verrouille un lieu d’apprentissage devenu un laboratoire de conformisme.

 

Derrière le geste, il faut voir le paradoxe: rétablir un signe de respect tout en réduisant, dans le même temps, l’autorité réelle de l’enseignant par d’autres mesures.

 

Interdiction du cellulaire: un huis clos pédagogique

 

La mesure la plus emblématique demeure l’interdiction totale du cellulaire, applicable aux élèves comme aux enseignants. Présentée comme un remède aux distractions, elle révèle un objectif plus large: contrôler et uniformiser.

 

Les enseignants, sommés de «donner l’exemple», se voient privés d’un outil indispensable. Leur téléphone personnel, non financé par l’employeur, leur permet de s’identifier au système informatique de l’école.

 

Du même auteur: École québécoise: élever par le respect ou dompter par l’interdit

 

Interdire son usage, c’est rendre leur travail plus ardu et renforcer la dépendance à des dispositifs institutionnels défaillants.


Mais l’enjeu dépasse la question logistique. L’interdit supprime la possibilité d’enregistrer, de filmer, de laisser une trace sonore ou visuelle des événements scolaires.

 

L’école devient un espace clos, opaque, protégé de tout regard extérieur. Plus de vidéos, plus d’audios, plus de contre-preuves.

 

L’institution se referme comme une secte, où l’on peut façonner des esprits à huis clos, sans que la société civile ait accès à ce qui s’y joue. On ne limite pas seulement une distraction: on verrouille un lieu d’apprentissage devenu un laboratoire de conformisme.

 

La fin des devoirs: effacer l’effort et l’autonomie

 

La suppression progressive des devoirs au primaire est une autre décision lourde de conséquences. Les partisans de cette mesure invoquent le bien-être familial et la socialisation accrue. Mais une école sans travail personnel engendre une dépendance accrue à la structure collective.

 

Les élèves sortant du primaire sans habitude de travailler seuls ne sauront pas s’organiser au secondaire, précipitant à terme la disparition des devoirs à ce niveau également.


Or, les devoirs ne sont pas une punition, mais une école de l’effort. Ils forment l’autonomie intellectuelle, l’habitude de travailler après la classe, la capacité de persévérer malgré la fatigue ou la difficulté.

 

Les supprimer, c’est fabriquer des citoyens dociles et soumis à la doxa, des individus incapables de penser par eux-mêmes, des électeurs qui voteront ce qu’on leur dira de voter.

 

La critique n’est pas accessoire: il s’agit d’un basculement profond de l’éducation vers la fabrication de conformisme. On ne prépare plus des esprits critiques, mais une masse obéissante et manipulable.

 

L’IA entre diabolisation et fascination

 

Le discours sur l’intelligence artificielle illustre la duplicité actuelle. Pour les directions et les enseignants, elle est une menace. Pour le gouvernement, elle est une opportunité, mais personne ne sait comment l’introduire concrètement.

 

Ce flou n’est pas l’expression d’une maladresse, mais d’une stratégie. L’IA est déjà là, en périphérie. À Genève, le robot AV1 permet à des élèves absents pour raisons médicales de suivre la classe à distance, grâce à un avatar mobile contrôlé par l’élève.

 

Présenté comme un outil d’inclusion, il témoigne en réalité d’une substitution progressive: l’élève devient un œil mécanique, la présence humaine est remplacée par une connexion technique.

 

Ce qui est possible pour un élève le sera demain pour l’enseignant. L’expérience pilote annonce l’avenir: une école où les machines instruisent et où les professeurs ne sont plus que des surveillants silencieux, relégués au fond de la classe.

 

Pénurie organisée et enseignants à rabais

 

Pour comprendre la cohérence de ces décisions, il faut les relier. Le gouvernement a organisé la pénurie d’enseignants par la dégradation de leurs conditions de travail.

 

Les professeurs légalement qualifiés, formés dans la durée, se voient poussés à la démission tant leurs savoirs sont méprisés et tant leurs missions sont dévoyées.

 

À leur place, on forme à la hâte des enseignants à rabais, produits de programmes courts, moins chers, plus dociles, incapables de défendre une tradition intellectuelle qu’ils n’ont pas eu le temps d’acquérir.

 

Le vouvoiement, présenté comme signe de respect, masque mal l’effacement de l’autorité réelle.

 

L’interdiction du cellulaire, proclamée au nom de l’exemplarité, sert surtout à fermer l’école au regard extérieur.

 

La suppression des devoirs, vantée comme mesure de bien-être, détruit l’autonomie des élèves.

 

L’IA, présentée comme horizon, s’imposera bientôt comme substitut. L’ensemble dessine une trajectoire: une école technocratique, où l’humain n’est plus qu’un rouage secondaire.

 

Résister par la lucidité

 

Rien de tout cela n’est incohérent. Tout s’articule en une feuille de route qui conduit à la liquidation de l’école comme lieu de transmission des connaissances et de formation des esprits libres.

 

L’éducation québécoise ne se contente plus de réduire son exigence: elle fabrique désormais la docilité. Le respect, la critique et l’effort cèdent la place à l’uniformisation, au contrôle et à la dépendance technologique.

 

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J’ai quitté l’institution pour pouvoir dire ces vérités. Je n’ai pas démissionné par lassitude, mais pour conserver la liberté de critiquer et de penser.

 

L’actualité confirme que ce choix me permet aujourd’hui de voir ce que d’autres refusent encore d’admettre: l’école québécoise s’effondre moins par incompétence que par calcul.

 

Il nous appartient de décider si nous voulons être spectateurs de cet effondrement, ou si nous oserons encore défendre une école où la connaissance, l’effort et la liberté demeurent les véritables maîtres.