Campagne électorale: «les libéraux vont jouer la carte européenne»

Le chef conservateur Pierre Poilievre (à gauche) et le chef libéral Mark Carney (à droite). Montage par LM.

Jeudi le 20 mars 2025, à 13:50

Pierre Poilievre devra contrer la stratégie européenne de libéraux bien décidés à exploiter le sentiment anti-américain des Canadiens. Si le chef conservateur ne redéfinit pas sa politique étrangère, Mark Carney imposera son récit dans la campagne.

 

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le Parti libéral du Canada (PLC) a regagné du terrain dans les sondages. Sous la direction de Mark Carney, les libéraux peuvent envisager un quatrième mandat. 

 

Selon l'analyste politique Frédéric Têtu, la meilleure stratégie pour Carney serait d'exploiter la carte européenne afin de contrer les conservateurs. Un rapprochement avec l'Europe permettrait au Canada de se positionner en alternative à l'influence américaine sous Trump. 

 

Le sentiment anti-américain atteint un sommet au sein d’une population canadienne lessivée par les grands médias, ce qui rend cette stratégie électorale d'autant plus efficace. En conséquence, Pierre Poilievre devra relever un défi de taille pour contrer cette approche.

 

Frédéric Têtu est analyste politique dans les médias québécois depuis une vingtaine d'années. Entretien.

 

Simon Leduc: Quelle est la vision de la politique étrangère du chef conservateur?

 

Frédéric Têtu: «Le retour de Donald Trump à la présidence américaine pose une question existentielle pour le Canada. C'est un enjeu incontournable de la prochaine campagne électorale. 

 

Sur les plans fiscal, économique, militaire et diplomatique, notre pays est actuellement en position de faiblesse. Or, Pierre Poilievre n'a jamais réellement articulé une vision claire du rôle du Canada dans le monde.

 

À lire aussi: «Le passé trouble de Mark Carney reste méconnu des électeurs»

 

Sa politique étrangère repose principalement sur la poursuite de l'aide militaire et financière à l'Ukraine et sur un soutien inconditionnel à Israël dans sa guerre contre le Hamas. Ces positions, en parfaite continuité avec celles de Justin Trudeau, répondent principalement à des enjeux de politique étrangère américaine. 

 

Il est évident que Poilievre cible avant tout des segments d'électorat spécifiques, notamment les communautés ukrainienne et juive du pays. 

 

En ce sens, sa vision en matière de politique internationale semble davantage dictée par des considérations électoralistes que par une véritable réflexion sur la place du Canada dans le monde.»

 

Vous affirmez que Mark Carney fera du rapprochement avec l'Union européenne son principal engagement électoral. Pourquoi croyez-vous que cette stratégie lui permettrait d'obtenir un mandat majoritaire?

 

Frédéric Têtu: «Mark Carney a tout intérêt à centrer sa politique internationale sur l'Europe. Le Canada est actuellement vulnérable sur la scène mondiale.

 

En proposant un partenariat renforcé avec l'Union européenne, il enverrait un message clair: le Canada n'est plus uniquement tourné vers les États-Unis et cherche à s'émanciper de leur influence, particulièrement sous Trump. 

 

C'est une stratégie habile qui pourrait séduire un électorat inquiet du retour de l'ancien président républicain.

 

Les prochaines élections fédérales se dérouleront sous l'ombre omniprésente de Trump. Si Carney adopte une posture conciliante à son égard, il risque d'apparaître faible aux yeux de l'opinion publique. 

 

À lire aussi: Brookfield en Amérique latine: un passif embarrassant pour Mark Carney

 

En revanche, en mettant de l'avant un rapprochement stratégique avec l'Europe sur les plans diplomatique, économique et militaire, il pourrait capter l'adhésion d'une large part des Canadiens. Son récent voyage en Europe en est un signe annonciateur.

 

Concrètement, il ne s'agirait pas de faire du Canada un membre de l'Union européenne, ce qui serait un processus complexe et incertain, mais de renforcer les liens économiques et diplomatiques par le biais d'un traité de libre-échange plus ambitieux. 

 

Une telle initiative permettrait de diversifier les échanges commerciaux du pays et d'offrir une alternative crédible au partenariat nord-américain. Cette vision donnerait l'impression que le PLC souhaite redonner au Canada une stature internationale, tout en le protégeant de l'imprévisibilité de la présidence Trump. 

 

Les libéraux vont jouer la carte européenne durant la campagne électorale. Ils exploiteront pleinement cet argument émotionnel pour séduire l'électorat québécois et canadien.»

 

Comment Pierre Poilievre pourrait-il contrer cette stratégie européenne et freiner l'élan de Mark Carney?

 

Frédéric Têtu: «Pierre Poilievre pourrait se positionner comme le seul chef capable de tenir tête à Donald Trump et de défendre les intérêts du Canada sans chercher refuge dans une alliance européenne. 

 

Trump a déjà démontré une attitude hostile à l'égard du Canada sur plusieurs dossiers. Poilievre pourrait capitaliser sur cette agressivité en adoptant une posture de fermeté et en insistant sur sa capacité à négocier directement avec Washington pour préserver les intérêts canadiens.

 

Cependant, il tarde à exploiter cette ligne d'attaque. Depuis le retour de Trump, son discours n'a pas réellement évolué face à la nouvelle donne internationale. Il devra rapidement ajuster sa stratégie s'il veut éviter que les libéraux imposent leur narrative.

 

À lire aussi: Mark Carney prépare-t-il l’entrée du Canada dans l’Union européenne?

 

La question est de savoir si Poilievre est prêt à assumer ce rôle et à s'affirmer comme le leader fort dont le Canada aurait besoin face à Trump. À ce stade, il n'a pas encore donné de signaux clairs en ce sens.

 

En somme, les conservateurs risquent de se retrouver en difficulté face à une campagne libérale bien rodée sur la question européenne. 

 

À moins que Poilievre ne parvienne à inverser la tendance avec un message percutant, les libéraux ont de fortes chances de tirer profit du climat politique actuel pour s'assurer un nouveau mandat.»