Près de Playa del Carmen, l’hôtel Xcaret est accusé de transformer l’héritage maya en produit de consommation. L’entreprise l’exploiterait à des fins commerciales, sans retombées pour les peuples autochtones. Une bataille juridique est en cours.
À la sortie de l’aéroport de Cancún, les voyageurs sont interpellés par une armée de vendeurs prêts à tout pour les convaincre de visiter un complexe Xcaret.
«À quel hôtel logez-vous? Nous avons encore mieux à vous offrir», me glisse une représentante au sourire éclatant, posant brièvement sa main sur mon bras dans un geste assuré. «Ah, vous êtes journaliste? Alors c’est encore mieux, vous pourrez nous faire une belle publicité!», poursuit-elle en sortant un crayon et un plan des environs.
Promesses de séjours idylliques, rabais «exclusifs» et, en cas d’hésitation, des voitures de location offertes gracieusement pour une semaine: rien n’est laissé au hasard dans cette offensive commerciale frôlant le harcèlement.
Propriétaire de plusieurs parcs thématiques, hôtels et complexes de luxe dans les États du Yucatán et de Quintana Roo, Xcaret semble si influent que même des concurrents, comme les hôtels Sens et Gran Oasis Palm, relaient ses offres dans leurs établissements.
Mais derrière cette vitrine clinquante se cache une réalité moins séduisante: Xcaret est au cœur d’un important litige pour «appropriation culturelle», accusé de piller l’héritage maya à des fins mercantiles.
La culture maya, un produit de consommation?
En 2022, le Grand Conseil Maya – dont le rôle est essentiellement de défendre les droits des descendants des Mayas – a intenté une action en justice contre ce géant de l’industrie touristique, dénonçant notamment un cas d’«extractivisme culturel».
La plainte dénonce l’exploitation commerciale des symboles, rites et éléments identitaires mayas, sans bénéfices tangibles pour les communautés concernées.
Si le Grand Conseil Maya a officiellement retiré sa plainte en mars 2024, l’État mexicain, par l’intermédiaire de l’Institut National du Droit d’Auteur (Indautor), a poursuivi la procédure.
L’organisme considère que l’enjeu touche au respect du patrimoine culturel des tous les Autochtones du pays. l’Indautor refuse de clore le dossier, arguant que la protection du patrimoine culturel relève d’un droit collectif inaliénable.

Des Mexicains portent des costumes mayas préhispaniques lors d'une reconstitution au parc Xcaret de Playa del Carmen, le 18 décembre 2012. Photo: Pedro PARDO pour l’AFP.
En conséquence, Xcaret s’est vu interdire par la cour l’utilisation de certains éléments mayas dans ses attractions. Mais l’entreprise continue de contourner ces restrictions dans l'attente d'un verdict définitif.
Xcaret est aussi critiqué pour des dommages environnementaux, notamment dans le cadre de son projet Xibalbá. Sur un site protégé, l’entreprise a été accusée d’avoir détruit des parois entre des cenotes à l’aide d’explosifs afin de les relier et de créer une rivière artificielle.
Une issue judiciaire incertaine
Face à la pression juridique et médiatique, Xcaret a tenté d’apaiser les tensions en entamant des négociations avec le Grand Conseil Maya, en mars 2024.
L’entreprise a déclaré vouloir «protéger et valoriser le patrimoine maya», mais cette initiative a été largement perçue comme une opération de communication opportuniste.
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Si Xcaret perd son procès, l’entreprise pourrait être contrainte de verser une indemnisation aux communautés concernées.
L’histoire-spectacle
Au Mexique, le tourisme de masse repose en bonne partie sur la mise en valeur et la reconstitution du patrimoine préhispanique.
Si ce marketing permet de faire connaître la richesse culturelle du pays, il ne doit pas se faire au détriment des peuples qui en sont les dépositaires légitimes, plaident les tenants du concept d’appropriation culturelle.
Inversement, certains feront valoir que des entrepreneurs comme Miguel Quintana Pali, Mexicain d'origine espagnole et italienne et principal propriétaire du Groupe Xcaret depuis sa fondation en 1990, a grandement contribué au rayonnement de la culture maya.
La recette de Xcaret repose sur un mélange d’attractions culturelles et d’hôtels de luxe: l’entreprise vend une version idéalisée du passé et façonne un exotisme sur mesure, une reconstitution romancée du monde précolombien où l’histoire sert de décor aux touristes occidentaux; sans jamais bousculer leur confort.
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Pour ceux qui connaissent le Puy du Fou en France, Xcaret s’inscrit dans une logique similaire: un parc à thème où l’histoire est mise en scène de façon spectaculaire. Si le Puy du Fou célèbre l’histoire de France en recréant un Moyen Âge sensationnel, Xcaret recrée un passé maya fantasmé et remodelé pour séduire un marché touristique en quête de dépaysement.
Sur ces sites, le visiteur est immergé dans une histoire reconstruite et simplifiée, où les cultures et traditions deviennent pour la plupart un produit de consommation et un divertissement; dans le meilleur des cas un outil de fierté nationale.
De grandes marques accusées «d’appropriation culturelle»
Xcaret n’est pas la seule entreprise à se voir accusée «d’appropriation culturelle» au pays de Frida Kahlo, mais l’ampleur juridique de l’affaire en fait un cas emblématique.
Sous l’influence du courant décolonial opposant le patrimoine autochtone aux apports européens – presque tous assimilés à un projet impérialiste –, de grandes marques y ont été accusées de se livrer aux mêmes pratiques inéquitables.
En 2019, la créatrice de mode Carolina Herrera s’est retrouvée au cœur d’une polémique après avoir utilisé des motifs traditionnels autochtones dans l’une de ses collections, sans reconnaissance ni compensation pour les artisans locaux.
En 2021, c’est Zara, la célèbre marque espagnole, qui a été accusée d’exploiter des designs indigènes sans le consentement de ceux qui les portent.
L'année suivante, Ralph Lauren a également été pointé du doigt par le gouvernement mexicain pour avoir commercialisé des vêtements inspirés de textures autochtones, encore une fois sans en faire profiter les gens qui leur donnent vie depuis des siècles.
Enrichissement mutuel ou pillage culturel?
Le cas Xcaret pourrait marquer un tournant en incitant d’autres entreprises à adopter des pratiques plus respectueuses des cultures locales. Peut-on imaginer un modèle où ces entreprises à caractère culturel seraient tenues, ou mieux, choisiraient d’elles-mêmes d’investir une partie de leurs bénéfices dans les infrastructures locales?
Où tracer la ligne entre inspiration, interculturalité et exploitation commerciale?
D’un côté, le métissage culturel est un processus enrichissant et inévitable, qui favorise les échanges et l’évolution des sociétés humaines. De l’autre, la marchandisation de traditions par des entreprises aussi prospères, sans que les communautés concernées en profitent d’aucune façon, soulève de véritables questions éthiques.
Pour les vacanciers et les voyageurs, il s’agit surtout de prendre conscience de l’envers du décor.













