Deux milliards de touristes dans le monde: à Barcelone et ailleurs, le peuple gronde de plus en plus fort contre le tourisme de masse. Que faire? Entrevue avec le philosophe Thierry Paquot, auteur du livre Le voyage contre le tourisme.
«Barcelone, ce n’est pas Disneyland!», «Touristes, rentrez chez vous!», ont scandé près de 3000 Barcelonais le 6 juillet dernier.
Quand le tourisme détruit la beauté du monde
«Ces manifestations n’ont rien de surprenant et ont lieu depuis une bonne dizaine d’années. Le voyage c’est aller à la rencontre de l’autre et de ses temporalités, alors que le touriste ne se met pas au diapason du pays qu’il visite, mais impose son propre emploi du temps», analyse d’emblée Thierry Paquot pour Libre Média.
Il s’explique: «Des touristes qui visitent Barcelone en bateau de croisière veulent des tapas car on leur a dit que c’était typique, par exemple. Le restaurateur leur dit que c’est seulement le soir. Ils sont très embêtés car ils repartent le soi-même. Le restaurateur va donc mettre sur sa devanture tapas à toute heure. Ce détail est éloquent: il montre que l’on modifie le rythme même de toute une ville».
Professeur retraité de l'Institut d'urbanisme de Paris, notre interlocuteur vient de publier Le voyage contre le tourisme (éditions Eterotopia), un brûlot contre le tourisme de masse qui se lit d’une traite. Car le grand remplacement de l’authenticité du monde par le tourisme n’est pas propre à Barcelone.
Sur la Méditerranée, des bateaux de croisière énormes se relaient chaque été devant Cannes pour des visites de la ville au pas de course. Sur la rade de Toulon, ces bateaux d’un goût douteux sont encore plus nombreux.
Sur les bords de Saint-Domingue, ces mêmes bateaux déversent des groupes de touristes qui se massent dans le palais de Diego Colomb (le frère de Christophe). Et même au Havre, nous relève notre spécialiste, «le maire fait tout pour que ces bateaux de croisière arrivent après Cannes». Des immeubles sur mer qui forment un petit monde en soi à l’écart du monde.
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Les touristes viennent-ils forcément d’ailleurs? «Non justement. En Turquie, l’un des cadeaux les plus populaires que les parents font à leurs enfants quand ils se marient, c’est un voyage organisé des centres commerciaux turcs comprenant le transport avec air climatisé et l’hôtel», nous apprend Thierry Paquot.
Le centre commercial comme attraction
Le centre commercial comme objet de tourisme, un phénomène nouveau mais qui sévit dans plusieurs pays. En banlieue parisienne, le centre commercial du Val d’Europe est situé à côté Eurodisney. Après la visite de ce parc d’attractions, celle du centre commercial est proposée au choix par des tour-opérateurs.
«Ces touristes qui visitent le plus grand centre commercial autoproclamé de France viennent du monde en entier et de toute la France. Une tentative de reconstitution des passages couverts de Paris y a d’ailleurs été faite. Le but est de montrer que ce ne serait pas un centre commercial comme un autre, mais qu’on y vient pour flâner», précise-t-il alors.
Un état d’esprit qui n’est pas sans rappeler celui de l’immense centre commercial Jardín Plaza de Cali, en Colombie – une ville que je connais bien –, où des centaines de personnes sans le sou viennent flâner et contempler les devantures de luxe sans rien acheter.
Peur du risque et de l’imprévu
Pour en savoir plus sur les visites organisées du centre commercial du Val d’Europe, le philosophe nous renvoie à l’excellent documentaire Voyage en Occident, qui suit un groupe de touristes chinois en France.
«Le chauffeur de bus explique au groupe qu’en France, il y a un jour férié puis le pont puis le dimanche, et le groupe éclate de rire. Quand ils arrivent à l’hôtel Campanile, ils trouvent ça moche. Et quand au restaurant, ils se rendent compte que, comme dans huit restos sur dix en France, les plats ne sont pas préparés sur place et ont tous la même sauce, eux qui pensaient débarquer dans le pays de la gastronomie tombent de haut!», résume-t-il.

Des manifestants se mobilisent contre le tourisme de masse et la flambée des prix de l'immobilier à Malaga en Espagne, le 29 juin 2024. Malaga est la province espagnole qui compte le plus grand nombre de maisons à usage touristique. Photo: Jorge GUERRERO pour l’AFP.
Cette uniformisation du monde ne date pas d’aujourd’hui. Dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss regrettait déjà, il y a soixante-dix ans, le fait qu’il n’y ait plus rien à découvrir. «Le voyage est la découverte de soi à travers la découverte des ailleurs. C’est le fait de se confronter à des choses que l’on n’a pas l’habitude de faire», rappelle Thierry Paquot, une philosophie qui rappelle celle de L’usage du monde de Nicolas Bouvier.
Dans le voyage organisé, «tout est pris en charge et la marge de surprise ou de désagrément, qui fait partie du voyage, est extrêmement réduite». «Si jamais quelque chose ne fonctionne pas, il y a le recours juridique. Un des budgets les plus chers d’une agence de voyages comme Nouvelles-Frontières est le budget pour payer des avocats».
Cocher des cases
Si lors d’un voyage organisé en Tunisie, par exemple, une visite promise de ruines romaines n’a pas eu lieu, il est courant de demander un dédommagement. Les contentieux juridiques entre touristes mécontents et agences de voyages sont de plus en plus nombreux.
«Cela montre que le touriste de masse est un consommateur, il consomme des images», commente Thierry Paquot avant de nous apprendre que sur les falaises d’Étretat en Normandie, environ une personne se tue par mois pour avoir trop reculé en se prenant en selfie.
«À part ces drames, les groupes de touristes sont des gens respectables et sont heureux d’être ensemble, il ne s’agit pas d’avoir une vision négative du tourisme de groupe en soi. Le problème, c’est qu’ils sont heureux surtout d’être en groupe, justement, et qu’ils sont à Étretat comme ils pourraient n’importe où ailleurs», estime-t-il.
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En France, qui n’a jamais entendu un collègue ou un ami dire «on a fait» la Grèce, «on a fait» la Thaïlande, «on a fait» le Kenya ? «Il s’agit de faire, on accumule le plus de preuves possibles, par des photos notamment, de ce que l’on a fait comme des trophées. On collectionne les destinations. C’est la consommation: on achète un voyage organisé comme on achèterait une imprimante ou une tronçonneuse», s’amuse Thierry Paquot.
Cet aspect consumériste entraîne un chronométrage strict. La visite du Machu Picchu au Pérou est limitée à 2500 visiteurs et à 4h de visite. En Thaïlande, il faut franchir un portillon et payer un accès de quatre heures pour accéder à certaines plages.
«On quitte l’horloge pointeuse de son boulot pour une horloge pointeuse touristique», commente l’essayiste, qui estime que dans l’ensemble, le tourisme de masse ne bénéficie pas aux populations locales.
Face à la tentation du fatalisme, repenser le tourisme
Qu’en est-il de la planète? Tandis que l’on demande à chacun d’utiliser moins sa voiture, le trafic aérien est de plus en intense, les compagnies low cost rivalisent pour proposer un aller-retour Paris-Nice souvent moins cher en avion qu’en train.
Des montagnes du Guatemala à Venise, des centaines d’autocars à air conditionné attendent, souvent le moteur allumé, que leurs groupes terminent leurs visites avant de les emmener ailleurs.
«Quand plusieurs millions de touristes arrivent dans une ville comme Paris, il faut bien les nourrir. Toute l’alimentation pour nourrir ces groupes vient souvent d’ailleurs, ce qui consomme beaucoup d’énergie pour la déplacer et produit évidemment plus de CO2», ajoute Thierry Paquot.
Avec deux milliards de touristes dans le monde, faut-il désespérer? Non, estime notre voyageur, qui souligne qu’il ne s’agit pas de lutter contre la démocratisation du tourisme pour le réserver à une poignée de privilégiés.
«De plus en plus de pétitions contre les bateaux de croisière voient le jour mais je pense qu’il serait absurde de les interdire. Ce n’est pas simple non plus de s’interdire de prendre l’avion. Il n’y a pas d’âge pour aller voir ailleurs, mais l’essentiel, c’est de ne pas voyager de manière grégaire comme un consommateur. Ce n’est pas facile cependant car l’industrie touristique empêche la surprise», insiste-t-il.
Retrouver le goût de la surprise justement, prendre son temps plutôt que faire à la hâte ou encore, lire Le voyage contre le tourisme cet été, voici quelques pistes pour préserver l’authenticité du monde.














