Selon l’historien Marc Simard, rien n’interdit d’imaginer que les États-Unis pourraient éclater suivant une seconde guerre civile en plusieurs entités, dont certaines pourraient même englober des provinces canadiennes.
Entre 1861 et 1865, les États-Unis ont connu une effroyable guerre civile (625 000 soldats tués), qui a mis aux prises onze États sécessionnistes (la Confédération, ou le Sud) et vingt-trois États favorables au maintien de l’Union (le Nord).
Ceux qui la nomment guerre de Sécession mettent l’accent sur le désir des États du Sud de se séparer de la fédération américaine pour former une confédération d’États (esclavagistes), tandis que ceux qui la nomment Guerre civile insistent sur le fait qu’elle mettait aux prises des individus faisant partie d’une même entité, les États-Unis d’Amérique, laquelle avait comme mission de faire la promotion de valeurs communes, soit «free soil, free labor, free men», rejetées par les sudistes.
Des blessures profondes
Cette nuance, qui est souvent mal comprise ou passée sous silence, est pourtant capitale, car elle permet d’appréhender une des grandes fractures qui, encore aujourd’hui, y affaiblit l’unité nationale: la conception même du pays idéal, perçu par les vainqueurs comme une union de citoyens libres, et par les perdants comme une confédération d’États autonomes et souverains.
La victoire de l’Union n’a pas permis de réduire cette mésentente fondamentale, qui aujourd’hui encore y est un des fondements de la politique partisane, et ce depuis l’ère progressiste (début du XXe siècle).
Depuis cette époque, les Démocrates sont généralement favorables à un État fédéral fort, centralisé et interventionniste (mais quand même pas «providence», tendance néanmoins chère à son aile gauche perpétuellement minoritaire), tandis que les Républicains honnissent cet État à leurs yeux tentaculaire, désincarné, étouffant, coûteux et inefficace, lui préférant une gouvernance plus locale (les États) et plus favorable à l’entreprise individuelle et à la survie du plus apte, grossière déformation du darwinisme.
Avec la fin de la Guerre froide et l’émergence d’un monde multipolaire, marqué par la croissance de la Chine, les divergences quant à la nature de l’Union ont ressurgi et mettent celle-ci en péril, étant aggravées par la multiplication des sources de mécontentement et leur amplification par les réseaux sociaux.
Parmi les problèmes qui divisent les Américains, l’immigration prend une place de plus en plus importante, bien qu’elle soit un des mythes fondateurs du pays, réputé être, malgré nombre de démentis cinglants, un havre pour les pauvres et les victimes de la planète.
Cette crise constitutionnelle, démographique, médiatique et politique est d’autant plus grave que les Américains semblent avoir perdu confiance dans leur système judiciaire, qui devrait être le ciment du système.
On n’a qu’à rappeler les cas des Africains importés de force et réduits en esclavage depuis les origines de la colonie jusqu’en 1865; celui des Irlandais et des Écossais soumis au travail forcé pendant plusieurs années en échange du prix de leur passage en Nouvelle-Angleterre; celui des catholiques (Canadiens français et Irlandais) traités en citoyens de seconde zone pendant plus d’un siècle (années 1840 à 1960); et celui des Asiatiques, soumis à des quotas pendant l’Entre-Deux-Guerres.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les Latino-Américains, considérés par plusieurs comme des parias, sont refoulés au-delà du Rio Grande à cause de la crainte inavouée du Grand Remplacement, l’année 2060 étant considérée comme la date où ils seront majoritaires dans plusieurs États du Sud-Ouest.
Il faut garder en tête qu’une forte proportion des Américains a toujours été hostile à toute immigration qui n’est pas WASP, ou à tout le moins blanche, anglophone et chrétienne.
L’immigration divise plus que jamais
La vie politique actuelle est d’ailleurs empoisonnée par la question de l’immigration, les deux grands partis étant fortement en désaccord sur la nature des politiques à adopter. Fanatisés par Trump, les Républicains semblent obsédés par le fantasme de murer les États-Unis (au Nord comme au Sud) dans le but de repousser les hordes barbares, dont ils sont pourtant eux-mêmes des rejetons (les grands-parents de Donald Trump étaient des Allemands).
De leur côté, les Démocrates sont partisans de lois plus accueillantes pour les immigrants, mais la pression qui s’exerce sur eux pour durcir les lois est insoutenable, comme le montre le tango hésitant du président Biden.
Dans les années à venir, l’enjeu sur la question de l’immigration ne cessera de croître, jusqu’à devenir un facteur de haine. D’épisodique, sauf la question de l’esclavage, qui était structurelle et a provoqué une guerre civile, elle est en train de devenir existentielle, avec l’affrontement de deux camps dont chacun considère les partisans de l’autre comme des imbéciles ou des salauds.
De même, les conflits raciaux et ethniques, alimentés par la discrimination dont certaines minorités (surtout les Noirs et les Autochtones) sont victimes en vertu d’une géographie variable (elle est plus présente dans le Sud, le Sud-Ouest et le Centre), sont des facteurs de ressentiment et de révolte qui peuvent exploser à tout moment, comme l’ont démontré les mouvements Black Lives Matter (2013), qui dénoncent le racisme «systémique», et les émeutes ayant suivi la mort de George Floyd, en 2020.
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S’ajoute à ces facteurs sociaux le dysfonctionnement du système politique américain, lequel est alimenté par la crise de confiance dans les institutions démocratiques, comme l’ont montré les contestations (infondées) du résultat des élections présidentielles de 2020, qui ont donné lieu à des émeutes visant à le renverser en faveur du candidat républicain, pourtant défait par sept millions de voix et 74 grands électeurs de moins que le candidat démocrate.
Dans le passé, ailleurs, de telles crises de confiance ont abouti à des changements de régime, comme dans l’Allemagne de Weimar (1918-1933) et la République italienne (1871-1922), remplacées par des régimes autoritaires.
L’attachement des Américains à leur constitution paraît encore solide, mais nul ne sait s’il résisterait à une grave crise sociopolitique.
Une polarisation irréversible?
L’effondrement du système politique américain est rendu de plus en plus possible, sinon probable, par la polarisation politique extrême qui sévit aux États-Unis, une forte proportion des partisans de chacun des deux grands partis ayant un profond mépris pour leurs adversaires: les Démocrates considèrent les Républicains comme des pèquenots arriérés (et dangereux) tandis que les Républicains voient dans les Démocrates des citadins privilégiés désireux de propulser les États-Unis sur la voie du socialisme d’État et du mélange des «races».
Dans cet affrontement exacerbé, les électeurs indépendants, qui ont longtemps joué les arbitres, sont de moins en moins nombreux et influents.
Ce clivage s’aggrave sans cesse à mesure que les médias sociaux poussent les médias traditionnels, où œuvrent des journalistes professionnels, dans les marges de l’information, la plupart des citoyens préférant maintenant s’abreuver à des sources qui les confortent dans leurs opinions (les chambres d’échos). De sorte que le dialogue, élément jadis constitutif de la politique, a cédé la place aux accusations, aux invectives et aux insultes.
Sans compter la désinformation, omniprésente et difficile à contrer dans un monde médiatique où n’importe quel bouffon peut s’autoproclamer spécialiste et devenir une référence incontournable à force de clics et où la falsification des sources et des faits est de plus en plus aisée.
Méfiance envers la Justice
Cette crise constitutionnelle, démographique, médiatique et politique est d’autant plus grave que les Américains semblent avoir perdu confiance dans leur système judiciaire, qui devrait être le ciment du système.
D’un côté, les Démocrates peinent à comprendre que l’appareil judiciaire soit incapable de sanctionner le citoyen Trump pour des actes criminels connus par le commun des mortels.
De l’autre, les Républicains croient fermement que la justice a été instrumentalisée par les politiciens démocrates pour empêcher leur héros de reprendre le pouvoir. Or, quand la population cesse de croire en la justice, la violence armée n’est jamais bien loin.
Aux États-Unis, ce contexte explosif est rendu encore plus susceptible de provoquer un affrontement militaire dû à la prolifération des armes à feu (on y estime le nombre d’armes à feu à 400 millions, soit 1,2 par habitant), rendue possible par la sacralisation du IIe Amendement, et à l’existence de groupes paramilitaires, de gauche mais surtout de droite. C’est du sein de ces milices que risque de jaillir l’étincelle qui embrasera peut-être le pays, et plus tôt que tard.
En quelque sorte, avec tous ces problèmes, on peut dire que la table est mise.
Dans la dystopie où il décrit l’éclatement des États-Unis (Et c’est ainsi que nous vivrons), le romancier Douglas Kennedy choisit comme événement déclencheur de la guerre civile (2033-2034) une banale fusillade qui a lieu à Cleveland.
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La conséquence majeure de cet affrontement, sorte de reprise de la Guerre civile du XIXe siècle, l’esclavage en moins, est la partition du pays en deux entités (la République unie, soit en gros les côtes et le pourtour des Grands Lacs, et la Confédération unie, soit le Sud et le Centre). Ces deux pays radicalement distincts se livrent à partir de là une guerre froide.
Mais à partir de ces prémices, rien n’interdit d’imaginer que les États-Unis pourraient éclater en plusieurs pays (6 à 8) dont certains pourraient même englober des provinces canadiennes (exemple: la Colombie britannique avec le Washington, l’Oregon, la Californie et le Nevada).
Une guerre civile, ça se mûrit de longue date, mais ça commence par un événement fortuit, comme l’assassinat du monarchiste Calvo Sotelo à Madrid en juillet 1936.











