Une démocratie malade? Les choix technologiques loin des citoyens

Photo: Justin Sullivan pour l'AFP.

Mercredi le 21 septembre 2022, à 11:00

Dans un contexte où la 5G et autres innovations peuvent propulser la civilisation dans un nouvel ordre technologique sans concertation citoyenne, penser et panser la démocratie n’a jamais été aussi nécessaire.

 
«Les citoyens doivent se réapproprier des choix technologiques pour que les technologies soient au service du bien commun», souligne Richard Sclove, spécialiste des impacts socio-culturels des technologies. 

 

Choix technologique, choix politique 

 
«Le choix technologique est avant tout un choix politique, parce que les technologies, lorsqu'elles sont déployées dans la société, affectent tout le monde», analyse-t-il avec Libre Média
 
Les nouvelles technologies ont des impacts sur la santé, la vie privée, la sécurité, mais aussi sur la structure même de la société, ce qui demande une réflexion entre citoyens. 
 
Pour le chercheur américain, «plus un choix technologique est important dans son impact sur le tissu social de notre société, plus il doit être décidé démocratiquement, sinon la démocratie est une imposture, un spectacle».
 

Qui contrôle vraiment? 

 
«Le paradoxe est que personne ne contrôle les choix technologiques car c'est un système très anarchique, où certains acteurs sont plus puissants que d'autres, mais aucun acteur n'a le contrôle total».
 
Les plus puissants sont «les grandes entreprises dotées de capacités de développement et de déploiement technologiques extraordinaires», estime l’auteur du livre Choix technologiques, choix de société (2003, Descartes & Cie, trad.). 
 
Même si les gouvernements ont plus ou moins des pouvoirs de réglementation, «le pouvoir d’établir l'agenda technologique» se situe au sommet des «grandes entreprises avec leurs politiques internes de recherche et développement élaborées pour maximiser les revenus».
 
Cette domination structurelle encourage les grandes entreprises et les gouvernements à convaincre l’opinion publique que chaque innovation technologique est une réponse technique à un besoin, naturellement au service de l'intérêt commun, et que le véto citoyen n’est ni nécessaire ni désirable. 
 

L’Internet des profits

 
À ses débuts, «Internet était un domaine public éducatif à but non lucratif, utilisé pour les communications au Pentagone, mais aussi pour la recherche dans les universités», rappelle Richard Sclove.
 
Aux États-Unis, dans les années 1970 et 1980, le gouvernement a été essentiel dans le développement de l’ARPANET et du NSFNET, les deux ancêtres de l’Internet reliant les personnes, notamment le chercheurs, pour communiquer et empêchant le secteur privé d’enfermer les utilisateurs dans un système infrastructurel privé. 

 
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Le NSFNET a, par exemple, permis la mise en place de réseaux régionaux de recherche et d’éducation dans le pays d’Oncle Sam. 
 
Mais le 30 avril 1995, la fin du NSFNET a changé la donne en transférant l’infrastructure d’Internet dans le secteur privé. Cette métamorphose a mené au fil des années au média de masse qu’on connaît aujourd’hui dont le quasi-monopole appartient aux conglomérats. 
 
C’est à cause de cette appropriation des choix technologiques par les multinationales qu’Internet est devenu un espace numérique entièrement dominé par des motivations lucratives, «détruisant tout espoir que la technologie devienne un bien public». 
 

Manque de réflexion 

 
Pour Richard Sclove, cette tendance de nos sociétés à se précipiter dans le choix technologique sans consultation citoyenne et avec une confiance totale dans le secteur privé nous empêche de songer aux conséquences des technologies et de leur portée, assurant un futur incertain.    
 
En laissant les géants du numérique détenir le contrôle total de l’Internet, on a empêché un certain scepticisme citoyen de former des discussions autour des risques de l’Internet. 
 
Une erreur qui coûte déjà très cher: pathologies musculo-squelettiques, troubles cognitifs chez les enfants, addiction, désinformation massive, cybercriminalité, relations sociales réduites à leur plus simple expression chez certains…
 
Cependant, les nouvelles technologies ne sont pas les seules à causer des changements profonds dans nos sociétés. 
 
Par exemple, la voiture a bouleversé notre façon de consommer les combustibles fossiles et de nous déplacer en mettant de côté le vélo et les transports collectifs au prix d’une baisse de relations sociales.  
 
«C’est bien ça le problème», partage le fondateur de l’Institut Loka qui étudie les impacts socio-culturels des technologies. «Le progrès technologique sans concertation citoyenne s’est fait au nom du confort, mais au prix d’un affaiblissement des relations sociales». 
 

Des alternatives existent 

 
«Il y a eu des expériences de participation citoyenne au cours des cinquante dernières années, mais c’était insuffisant, car c’était limité à la participation d'organisations civiles telles que les syndicats et les organisations environnementales», constate Richard Sclove.
 
«Les citoyens devraient être choisis au hasard pour des décisions et évaluations technologiques qui permettent de prendre des décisions éclairées», insiste notre invité. 
 

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C’est ce que l’Institut Ada Lovelace a tenté de réaliser à l’échelle du Royaume-Uni avec la création du Conseil biométrique des citoyens qui a permis aux citoyens de délibérer sur l’utilisation des technologies biométriques. 
 
Choisis pour représenter au mieux la diversité de la population, les membres du conseil ont entendu des experts situés des deux côtés du débat public, comme les stratèges de la police, les éthiciens de la technologie ou même les régulateurs. 
 
Ils ont conclu que la technologie biométrique comme elle est développée doit cesser et qu’il est impératif, par exemple, de développer une législation et une réglementation plus complètes pour ces technologies et d’établir un organisme indépendant pour assurer une utilisation saine.