«Un jugement majeur»: de l’espoir en vue pour la liberté d’expression

Des journalistes du monde entier attendent le résultat des élections présidentielles américaines devant la Maison-Blanche, le 6 novembre 2020 à Washington. Photo: Eric BARADAT pour l’AFP.

Mercredi le 12 juillet 2023, à 12:30

Un juge fédéral a rendu une décision pour empêcher le gouvernement américain d’orienter l’information sur les médias sociaux. Si elle est confirmée en appel, la décision pourrait devenir un important rempart contre la propagande et la censure. 

 

Libre Média en a discuté avec Rafael Jabob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand et expert en politique américaine. Il est l'auteur de Révolution Trump (Robert Laffont, 2020).

 

Simon Leduc: Un récent jugement du juge fédéral Terry A. Doughty veut interdire aux agences fédérales et aux fonctionnaires fédéraux de communiquer avec les médias sociaux afin de tenter d’influencer le contenu qu’ils hébergent. Quelle est votre réaction face à cette décision?

 

Rafael Jacob: «C’est une décision préliminaire, mais néanmoins majeure. C’est préliminaire dans la mesure où c’est une injonction et que les procédures sont en cours. L’administration Biden va aller en appel dans ce dossier. Donc, c’est loin d’être nécessairement définitif. 

 

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C’est un jugement majeur, car cela fait des mois qu’on démontrait publiquement qu’il y avait eu une collaboration, dans certains cas, très étroite et très méconnue du public entre une partie importante de l’appareil gouvernemental américain et les géants du web comme Twitter et Facebook. 

 

C’est surtout Twitter dont il est question ici avec les Twitter files. On a été capable de démontrer que des liens très serrés semblent avoir eu des répercussions assez importantes sur ce qui était permis ou non de publier sur ces plateformes. Ces dernières sont présentées comme privées officiellement, mais elles recevaient de la pression du gouvernement. 

 

Donc, à partir de là, le fait qu’un premier tribunal juge inconstitutionnelles des relations de cette nature entre ces entités est une décision très importante.

 

 

Les efforts de contrôle du gouvernement fédéral américain sur les réseaux sociaux ont commencé de façon très marquée au début de la pandémie.

 

-Rafael Jacob, expert en politique américaine

 

 

Si ce jugement devait être validé en appel, il confirmerait qu’il ne peut y avoir de communication entre le gouvernement fédéral et les géants du web. Cela serait un événement considérable. 

 

Non seulement on permettrait un certain cadre de débat, mais on empêcherait le gouvernement fédéral américain de toucher et de contrôler le débat public. Alors, en ce qui concerne la liberté d’expression, c’est un jugement majeur. 

 

De l’autre côté, des commentateurs prétendront que c’est un jugement négatif du point de vue de la lutte à la désinformation. Là-dessus, il faut faire attention. Le juge se questionne: quelle entité peut déterminer ce qui est de la désinformation ou non? Sous l’interprétation du premier amendement, le gouvernement américain n’a pas cette autorité et ne peut pas déterminer ce qui est de la désinformation ou non. 

 

Si on donne ce pouvoir au gouvernement américain, on lui donne indirectement le pouvoir de contrôler le débat public. C’est irréconciliable avec l’esprit du premier amendement de la constitution selon l’opinion du juge.»

 

Ce sont deux procureurs républicains, du Missouri et de la Louisiane, qui ont porté ce dossier devant les tribunaux. Quand le gouvernement a-t-il commencé à vouloir influencer le contenu sur les réseaux sociaux?

 

Rafael Jacob: «Les efforts de contrôle du gouvernement fédéral américain sur les réseaux sociaux ont commencé de façon très marquée au début de la pandémie. 

 

Personnellement, je n’avais jamais vu un tel contrôle du contenu sur des plateformes comme YouTube et Facebook avant le printemps 2020. Il faut faire attention. Je ne parle pas de contenu clairement criminel comme la promotion de la pornographie juvénile ou du trafic de personnes. 

 

On parle ici d’opinions politiques à propos de ce que devrait faire la santé publique. Des vidéos de conférences de presse et d’entrevues ont été carrément bloquées et retirées des grandes plateformes lorsqu’elles devenaient populaires. 

 

 

Ces dernières années, on a constaté la montée de médias alternatifs avec une portée très considérable et qui sont ouvertement anti-establishment.

 

-Rafael Jacob, expert en politique américaine

 

 

Par exemple, lors des premières semaines de la pandémie et des mesures de confinement, une conférence de presse a été donnée par deux médecins en Californie. Ils avaient invité les médias locaux à leur point de presse. Ils ont tenu des propos qui étaient, surtout à l’époque, très controversés et qui allaient complètement à contre-sens du discours officiel de l’establishment médical. Les deux médecins ont donné leur opinion par rapport aux effets négatifs qu’on voyait déjà des mesures de confinement. 

 

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La vidéo a été vue par des centaines de milliers, voire par des millions de personnes en l’espace de quelques jours. YouTube a carrément supprimé la vidéo et il est maintenant impossible de la voir sur d’autres plateformes. 

 

Ce genre de mesures prises par les géants du web à cette échelle-là pour ce genre de contenu, je n’avais jamais vu cela avant le printemps 2020. 

 

Les contenus qui étaient contrôlés et supprimés étaient liés à la Covid-19. Ils n’étaient pas seulement liés aux vaccins, mais à la pandémie au sens large. Dans les premiers mois de la pandémie, les géants du web ont mis en place des mesures extraordinaires pour régir et contrôler le contenu en ligne.»

 

Est-ce que l’arrivée de médias alternatifs va changer la donne dans le débat public à court et moyen terme aux États-Unis?

 

Rafael Jacob: «Jusqu’à tout récemment, toutes les façons de communiquer avec les masses étaient régies par un nombre très limités d’acteurs. Ceux-ci faisaient partie de l’establishment. 

 

Cependant, ces dernières années, on a constaté la montée de médias alternatifs avec une portée très considérable et qui sont ouvertement anti-establishment. Dans certains cas, ces médias étaient plus performants que les médias traditionnels avec des discours qui allaient complètement à contresens de ceux des médias nationaux. 

 

En conclusion, si l’injonction préliminaire du juge est confirmée de façon définitive, cela pourrait avoir un impact sur le débat public et sur les médias traditionnels dans les prochaines années chez nos voisins du Sud.»