La tenue d’un référendum sur le projet serait probablement la meilleure manière d’enterrer le tramway à Québec, devenu le symbole de la paralysie du pouvoir face à l’opinion publique.
C’est un secret de polichinelle que la CAQ gouverne le Québec en se basant sur des sondages d’opinion internes.
Mais il semblerait que la défaite du parti dans Jean-Talon le 2 octobre dernier ait obscurci la boule de cristal du parti au point où le premier ministre Legault a ressorti le troisième lien de son chapeau de magicien, en plus d’évoquer le besoin de consulter la population pour savoir ce qu’elle pense de ce mystérieux mégaprojet et, éventuellement, du tramway à Québec.
La tentation référendaire de la CAQ
Il n’en fallait pas plus pour faire ressortir les anti-tram des boules à mites et pour que certains députés caquistes, pas nommés mais facilement identifiables, laissent courir sous le manteau le désir d’amener leur gouvernement à forcer le maire de la ville de Québec, Bruno Marchand, à tenir un référendum pour mesurer «l’acceptabilité sociale» du projet de tramway.
La ministre des Transports, madame Guilbault, qui est connue pour son manque de vision en ce qui concerne le transport en commun, s’est emparée du flambeau de cette croisade et a ressorti sa vision comptable et sa moue dédaigneuse, qui orne automatiquement son visage aussitôt qu’on parle de transport structurant et écologique.
Il faudra rappeler que la CAQ a grandement contribué, par son interminable valse-hésitation et sa frilosité électoraliste, à couler le projet de tramway dans l’opinion publique.
Dans cet énième rebondissement dans le dossier du tramway, qui est en marche depuis près d’un quart de siècle, doit-on le rappeler, deux choses sont abracadabrantes.
D’abord, le fait que les anti-tram reviennent toujours avec les mêmes arguments, déjà pourtant cent fois rejetés, et qu’ils ne proposent rien pour remplacer le tram honni, sinon des miroirs aux alouettes comme le métro de haute-ville ou les bus électriques.
Ensuite, que soumettre le projet de tramway à un référendum serait une première dans l’histoire du Québec et du Canada, aucun projet d’infrastructure n’ayant jamais été assujetti à ce genre de processus, pour des raisons qui crèvent les yeux, et que nous allons exposer ici.
Il faut aussi souligner que la communauté des gens d’affaires de Québec et les dirigeants de ses institutions d’enseignement supérieur ont récemment fait connaître dans les médias leur appui indéfectible au tram.
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Soumettre le projet de tramway à un référendum, c’est le tuer sans se fatiguer. Il est évident que la somme de ses opposants sera supérieure à celle de ses partisans, notamment parce que les motifs en faveur du rejet sont nombreux et le plus souvent intimement liés aux intérêts personnels des votants, dont en outre la plupart ne comprennent pas, par manque de vision à long terme et de conscience écologique, ce qu’ils auraient à y gagner.
L’argument de la hausse des coûts, pourtant inévitable en raison du contexte économique, deviendrait dans un tel exercice la massue avec laquelle on abattrait la bête.
Or, cette tentation référendaire, dernière planche de salut des anti-tram, ne tient pas la route pour plusieurs raisons.
Premier problème: qui aura droit de voter à un tel référendum? Si on considère que non seulement les contribuables de la ville de Québec, qui est maître d’œuvre du projet, mais aussi ceux du Québec en entier et même du Canada (le gouvernement fédéral ayant réitéré sa ferme intention de financer 40% des coûts totaux) sont impliqués dans son financement, alors qui pourra faire connaître son opinion dans l’isoloir?
Second problème: la légalité d’un référendum. Selon le Directeur général des Élections (DGE) du Québec, seules deux entités politiques sont autorisées à tenir des référendums en vertu de la loi: le gouvernement du Québec, qui peut le faire sur l’ensemble du territoire québécois, mais en aucune façon tenir un référendum local ou régional, et les municipalités.
Ping-pong politique et juridique
Comme le maire de Québec a affirmé que sa municipalité ne tiendrait pas un tel référendum sous son administration, le gouvernement Legault devrait donc forcer celui-ci à en tenir un pour vérifier son «acceptabilité sociale», sous la menace de lui couper les vivres, et cela après avoir affirmé urbi et orbi qu’il soutenait le projet.
On imagine sans peine la crise politique et sociale que provoquerait une telle décision, le gouvernement se heurtant non seulement aux partis d’opposition à l’Assemblée nationale, mais aussi à l’ensemble des municipalités, outrées par cet abus de pouvoir, à la classe journalistique, majoritairement favorable au transport en commun, et aux écologistes, qui dénonceraient avec véhémence et raison sa politique écocide, sans compter les résidents des quartiers centraux de Québec, qui appuient le tram en majorité.
Mais cette tentation référendaire recèle un autre problème, rarement évoqué, et tout aussi fondamental en démocratie: celui de la capacité des votants à comprendre tous les tenants et aboutissants d’un projet éminemment complexe sur les plans technique, financier, urbanistique et écologique.
Un référendum sur une question aussi délicate et compliquée que la mise en place d’un système de transport en commun structurant, sur laquelle des dizaines d’experts se sont penchés depuis un quart de siècle pour aboutir à un consensus sur un projet de tramway, n’a rien à voir avec une élection, où la majorité des gens votent en fonction d’une image (celle du parti et de son chef) et d’une orientation générale (souverainisme versus fédéralisme; gauche versus droite; etc.).
Et même là, hormis les intellectuels et les journalistes, qui vote sur un programme lors d’une élection générale ou partielle?
Bien qu’on n’évoque jamais ce sujet en public, il convient, dans un dossier comme celui-ci, de rappeler quelques réalités embarrassantes. Toutes les données suivantes proviennent de divers sondages récents.
Des superstitions tenaces
Ainsi, 36% des Canadiens croient «probablement » ou «assurément» en l’astrologie, cette pseudo-science fondée sur les observations plurimillénaires de mages mésopotamiens qui ont dessiné les douze « constellations » du Zodiaque en identifiant les étoiles les plus brillantes de la Voie lactée à l’œil nu.
Votre horoscope du jour: «En ce premier décan, alors que Mars est en Sagittaire, évitez tout lien avec le transport en commun».
Dans le même ordre d’idées, un tiers des Québécois croient aux fantômes et aux vampires, et un cinquième pensent que la sorcellerie existe. Le projet de tramway aurait-il été envoûté par une vilaine sorcière ou, pire, ses rames seront-elles hantées quand elles seront à l’arrêt dans le dépôt du secteur Chaudière? C’est un pensez-y bien.
Mais, pour s’en tenir aux motifs plus sérieux de jeter l’idée référendaire aux poubelles, ces informations qui proviennent d’un sondage Léger Marketing relayé en octobre dernier: 42% des Québécois feraient «peu ou pas du tout confiance» aux publications qui relaient des actualités provenant de médias traditionnels, tandis que 44% croient que ceux-ci (pourtant en principe sérieux et crédibles) manipulent l’information qu’ils diffusent.
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Où se trouve ici la ligne de démarcation entre l’esprit critique et le complotisme? D’où ces sceptiques tirent-ils les informations qui leur permettent de se faire une idée sur un projet comme le tramway? De TikTok? De leur horoscope? Mystère et boule de gomme.
Et tenez-vous bien, 20% (28 % des jeunes de 18 à 34 ans) estiment que des technologies permettant le contrôle de la pensée sont utilisées sur des individus à leur insu. Devons-nous en conclure que nous sommes inconsciemment sous l’emprise de la technologie 5G ou de la puce de Bill Gates, par exemple, et dans ce cas incapables de libre arbitre?
Avec de tels chiffres, le concept d’«acceptabilité sociale » en prend pour son rhume.
Si autant de gens doutent des infos qu’ils trouvent dans des médias sérieux où travaillent des professionnels, que plus d’un tiers croient que leur vie quotidienne est gouvernée par quelques astres qu’ils ne sont même pas capables de situer dans le firmament et qu’un citoyen sur cinq pense que notre pensée est contrôlée par des ectoplasmes ou des technologies maléfiques, aussi bien fermer boutique et s’en remettre aux prophètes et aux gourous.
Compte tenu de ces statistiques troublantes, quelle valeur aurait un référendum sur «l’acceptabilité sociale» du projet de tramway?
Si celui-ci avorte pour le motif étriqué de manque d’«acceptabilité sociale», il faudra rappeler que la CAQ a grandement contribué, par son interminable valse-hésitation et sa frilosité électoraliste, à le couler dans l’opinion publique.
Et il est clair que les quelque 35 à 40% de partisans du tramway de Québec ne lui pardonneront jamais cette reculade dans un projet aussi important pour la Ville et pour l’environnement.











