Dans le cadre de la campagne électorale, le politologue Philippe Langlois se penche chaque samedi sur le bilan de l’un des cinq grands partis dans la course. Après la CAQ, il poursuit avec QS, un parti qu’il juge déconnecté des gens ordinaires.
Il est difficile de ne pas noter les subtils accents néo-maoïstes des nouvelles pancartes «Changer d’ère» de Québec solidaire.
Toutefois, en contradiction avec l’iconographie communiste vintage qui impliquait que tous les personnages regardent dans la même direction, celle du progrès et de la révolution, l’œil exercé remarquera que les deux porte-paroles regardent dans deux directions opposées.
La figure qu’ils forment tient alors plus de Janus que de Staline, l’une regardant vers le passé et l’autre vers l’avenir.
L’abandon de la classe ouvrière
C’est une belle image pour qualifier le positionnement de ce parti qui est à la fois tourné vers sa base, mais qui souhaite aussi s’en détacher.
QS est depuis le début un parti très lié à la gauche éduquée urbaine, d’abord la vieille gauche marxiste puis maintenant la nouvelle gauche LGBTQ+ et féministe. Celle-ci constitue bien entendu sa base électorale, mais le parti a toutes les misères du monde à faire élire des candidats dans des comtés qui ne sont pas le prolongement démographique d’un campus universitaire.
Pire encore, plusieurs de leurs conquêtes de 2018 comme Rouyn-Noranda sont déjà menacées par la CAQ, entre autres.
Pour un parti de gauche qui a des racines marxistes, QS n’arrive décidément pas à rejoindre les travailleurs, ouvriers et classes populaires.
Cela est symptomatique de la gauche occidentale en général, qui est devenue une affaire largement académique et intellectuelle, et qui semble souvent se préoccuper davantage de toilettes mixtes à l’UQÀM que de luttes ouvrières…
Le parti doit donc élargir ses perspectives s’il ne veut pas se contenter d’un rôle perpétuel de deuxième opposition.
Cela explique peut-être pourquoi Manon Massé, qui représente l’ancienne gauche, ne regarde pas dans la même direction que Gabriel Nadeau-Dubois, qui représente le caractère plus «propre» et plus «sérieux» du parti.
GND semble «premier-ministrable», bénéficie d’une bonne visibilité médiatique, et est probablement, excepté Duhaime, le chef de parti d’opposition qui s’est le mieux tiré hors de l’ombre que la CAQ a jetée sur l’Assemblée nationale.
Ses petites chamailleries avec Legault lui ont permis de se faire remarquer quelque peu au moment où on en oubliait presque le nom des autres leaders de l’opposition.
Québec sanitaire
Si QS cherche à se démarquer aux yeux de l’électorat, ce n’est certainement pas en défiant l’idéologie sanitariste.
Comme le PQ et le PLQ, QS a essentiellement appuyé sans condition le sanitarisme du gouvernement caquiste et a pris bien soin de se tenir loin de toute forme de contestation dans ce domaine.
Rappelons-nous que QS a même fait de la surenchère en proposant en début de 2022 que des «brigades vaccinales» aillent visiter les non-vaccinés à leur domicile pour les «convaincre» d’accepter les injections.
Cette proposition gênante a été rapidement retirée tant elle a provoqué des réactions vigoureuses de la part de membres qui ont vu dans ces brigades un croisement incongru entre des témoins de Jehova et la Gestapo.
Plus récemment, QS s’est totalement distancé d’un de ses anciens candidats, le chercheur universitaire spécialisé en ARN Patrick Provost, parce qu’il avait écrit une lettre au Journal de Montréal dans laquelle il critiquait la politique vaccinale du gouvernement.
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En réalité, QS est coincé dans ce dossier car son électorat, comme la gauche intellectuelle en général, est particulièrement sanitariste et tolérerait bien mal que le parti adopte une approche critique envers les mesures sanitaires.
On voit bien le vieux réflexe stalinien de la gauche qui ressort: celui de l’autoritarisme d’État au nom du plus grand bien.
Cependant, QS court le risque de perdre les nombreux électeurs qui, bien que de gauche, ont été franchement déçus de l’attitude du parti dans ce dossier.
De plus, si un réel mouvement anti-sanitariste se développe au Québec, QS ne pourra pleinement profiter de la vague, puisque ce parti n’aura aucune crédibilité sur ce plan.
Comme au sein des autres partis, l’apparition d’un nouvel axe de division idéologique, le sanitarisme versus anti-sanitarisme, a fracturé l’électorat et le membership.
QS devait déjà gérer la fracture interne souverainisme versus fédéralisme, et en voilà une autre qui apparaît.
Limiter les dégâts électoraux
En plus de l’éclosion de GND comme leader crédible, QS a tout de même plusieurs cartes à jouer pour bien se tirer des élections de 2022, ou du moins limiter les dégâts.
D’abord, comme la CAQ, QS bénéficie de la grande faiblesse du PQ et du PLQ. Tous deux sont au plus bas et il est facile d’imaginer certains de leurs électeurs idéologiquement plus à gauche migrer vers QS, qui offre tout de même un peu plus de chances de jouer un rôle significatif à l’Assemblée Nationale.
De plus, QS est le champion de certaines causes qui sont particulièrement tendance au Québec ces temps-ci.
Premièrement, la crise du logement et l’inflation galopante peuvent bénéficier à QS, dans la mesure où son idéologie plus critique envers le capitalisme peut trouver écho chez certains électeurs qui n’arrivent plus à se payer du brocoli au Super C sans utiliser leur carte de crédit.
Des enjeux fédérateurs
Deuxièmement, les changements climatiques sont l’un des rares sujets qui fédèrent une importante majorité de Québécois au point ou presque toutes les formations politiques se doivent de faire au moins semblant de prendre cet enjeu au sérieux.
QS a une longueur d’avance puisque le parti a un fort côté environnementaliste depuis ses débuts.
Toutefois, d’autres aspects du parti servent plus de boulet à son expansion.
Les changements climatiques, nous l’avons vu, sont déjà récupérés par les différents partis et même Legault s’intéresse à un système de suivi de l’empreinte carbone.
C’est donc un avantage de QS qui pourrait disparaître, noyé dans une mer de promesses environnementales fusant de toutes parts.
Le vieillissement de la population n’aide pas non plus QS. Son électorat est traditionnellement jeune et est parfois plus difficile à convaincre de sortir et voter.
L’électorat plus âgé s’intéresse moins à QS et brille de par sa discipline électorale, étant plus enclin à accomplir son «devoir de citoyen» et à sortir le jour du vote.
C’est aussi un électorat qui se préoccupe de l’économie et du système de santé, domaines dans lesquels QS peine à apparaître comme crédible face à la CAQ ou au PLQ.
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Finalement, une grosse épine dans le pied du parti de Massé et Nadeau-Dubois est cette étiquette de woke qui leur colle à la peau.
Cela s’applique particulièrement dans le champ du nationalisme. QS, un parti officiellement souverainiste, a développé un nationalisme teinté d’un fort multiculturalisme qui ne plaît pas à tous les électeurs.
Pour un parti qui n’arrive pas vraiment à percer chez les communautés immigrantes, c’est assez ironique. Par exemple, QS s’est prononcé contre le projet d’élargir la loi 101 aux cégeps, une position qui pourrait leur coûter bien des nationalistes de gauche qui auraient pu songer à quitter les beaux restes du PQ pour se joindre au parti.
Le sort de QS à ces élections est donc difficile à anticiper.
D’un côté, si le PQ et le PLQ demeurent faibles et que la CAQ perd de son hégémonie, le parti pourrait protéger ses acquis, voire même en gagner de nouveaux.
Par contre, si le PQ effectue une improbable remontée, ou que la critique du sanitarisme se met à jouer un rôle important durant la campagne, QS pourrait bien perdre des plumes.













