Robes noires, Cap-Tourmente et la compagnie des cent-associés

Plaque apposée à la clôture d'un terrain appartenant au diocèse anglican de Québec. Photo: Wikipédia.

Vendredi le 17 mars 2023, à 08:00

Notre chroniqueur histoire Marco Wingender poursuit sa série de textes dont le thème central est l’étroite relation entre colons et Autochtones à l'époque de la Nouvelle-France.

 

À la fin de l’été 1624, Samuel de Champlain reprenait la route vers la France après avoir passé les quatre années précédentes dans la vallée du Saint-Laurent. Derrière lui à Québec, il laissait toute juste une soixantaine de colons chargés d’assurer la continuité des opérations commerciales d’une colonie toujours précaire.

 

Robes noires

 

En 1625 et 1626, pendant que Champlain travaillait à faire avancer la cause de la Nouvelle-France à la maison, les visées missionnaires dans la colonie obtinrent un renfort d’importance avec l’arrivée de huit prêtres jésuites.

 

Portant de longues tuniques foncées, ces religieux en vinrent à être connus des Autochtones sous le nom de «robes noires». Bien qu’agissant d’abord au service de l’église catholique romaine, ces hommes demeuraient des sujets dépendants du roi de France pour maintenir des missions au sein des communautés autochtones dans le but de les évangéliser.

 

De caractère stoïque, hautement entraînés et disciplinés, les jésuites étaient prêts à endurer les pires épreuves, même la torture et une mort lente, pour accomplir leurs desseins. Suscitant le respect de leurs hôtes, plusieurs d’entre eux en vinrent rapidement à exercer une influence significative au sein des conseils tenus par les Premières Nations.

 

Une colonie négligée

 

Vers la fin de l’été et à l’automne 1625, des lettres commencèrent à arriver en France en provenance de la colonie. Écrites par des membres du clergé, elles attestaient du déclin des conditions de vie sur place sous le commandement d’Émery de Caën, détenteur du monopole commercial dans la région depuis 1620.

 

Certains comptes rendus se plaignaient des rigueurs de l’hiver canadien tandis que d’autres témoignaient du manque de provisions. Réduite à une quarantaine d’âmes, la population de Québec s’amenuisait dangereusement. S’ajoutant à tout le reste, le commerce avec les Autochtones ne florissait plus du tout.

 

Ces complaintes furent entendues à Paris et on demanda à Champlain de retourner rapidement en Amérique. Cinq navires quittèrent le port de Dieppe au printemps 1626. Retardés par le mauvais temps, ils atteignirent Québec quelque 9 semaines mois plus tard.

 

Cap Tourmente

 

Champlain était heureux de retrouver les habitants de la colonie en bonne santé, mais choqué de constater le piètre état des lieux. Aussitôt, il rassembla ses hommes et les mit au travail pour apporter les améliorations nécessaires aux bâtiments de la ville.

 

Champlain tourna ensuite son attention vers un lieu, situé sur la rive nord du fleuve à une cinquantaine de kilomètres en aval de Québec, qu’il avait précédemment nommé Cap Tourmente en raison de ses vents et courants périlleux. Avec ses grandes prairies, cet endroit était tout désigné pour élever du bétail et ainsi tenter de mieux répondre aux besoins alimentaires des colons français.

 

À l’été 1626, Champlain employa une bonne partie de ses effectifs à ériger un petit hameau fermier à la mode des villages de Normandie. Pour opérer la ferme, il mandata un jeune couple de cultivateurs.

 

Après un hiver passé sans trop de mal, Champlain confia à ses hommes l’achèvement des bâtiments de la ferme. Un jour de printemps, deux charretiers en chemin pour se rendre à Cap-Tourmente furent tués à la suite d’une querelle avec des Innus. Cet incident perturba grandement Champlain tandis que les colons français étaient à la fois en colère et effrayés.  

 

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Dans les colonies espagnoles et anglaises, une politique de rétribution était le plus souvent adoptée, mais Champlain rejeta ce scénario. Plutôt, il convoqua tous les chefs innus à une rencontre. Il leur montra le corps des deux victimes et leur demanda de se joindre à lui dans la recherche d’une justice que tous pourraient accepter comme légitime. La crise se poursuivit sur plusieurs mois.

 

Afin de maintenir la bonne entente, les responsables innus s’entendirent pour livrer aux Français un des coupables et offrir deux enfants en otages. Le premier croupit en prison durant les 14 mois suivants et les jeunes sous caution furent traités avec humanité. Les tueries s’arrêtèrent, mais les relations franco-innues demeuraient tendues.

 

À l’hiver 1627-1628, un groupe d’Innus se présenta à Champlain. Dans le but d’initier un rapprochement et d’asseoir leur alliance, ils avaient décidé de confier aux Français trois de leurs jeunes filles. Après mûre réflexion, Champlain accepta de les adopter et les prénomma Foi, Espérance et Charité. Au cours des deux années suivantes, elles seront prises en charge et instruites à la française.

 

À nouveau, la bonne entente entre les deux camps, renforcée par ces nouveaux liens de parenté, reprenait du mieux.

 

La Compagnie des Cent-Associés

 

Pendant que Champlain œuvrait à Québec, de plus amples rapports du clergé parvinrent jusqu’à la cour royale et captèrent l’attention du premier ministre du roi Louis XIII, le cardinal Richelieu. Ce dernier fut persuadé que le temps était venu de prendre le contrôle personnel des affaires commerciales de la Nouvelle-France et d’y remettre de l’ordre.

 

Au printemps 1627, le monopole commercial en Nouvelle-France fut remplacé par une toute nouvelle entité aujourd’hui connue sous le nom de la Compagnie des Cent-Associés. Ses investisseurs étaient des conseillers royaux, des hauts-fonctionnaires, des marchands et des financiers. De même, Champlain faisait partie du lot.

 

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La compagnie avait pour mandat de soutenir l’implantation de colons à une échelle sans précédent: au moins 200 par année pour un total visé de 4 000 d’ici à 1643. Plusieurs incitatifs furent mis en place pour encourager l’immigration dans la vallée laurentienne, notamment la promesse de trois ans de nourriture et d’un gite.

 

Enfin, Richelieu décréta que seuls des catholiques pourraient désormais s’établir en Nouvelle-France, excluant désormais du même coup tous les Français de confession protestante, connus sous le nom de huguenots.

 

Course démographique

 

De son côté, Champlain avait profité de cette période pour revamper l’établissement de Québec et il avait permis à la jeune colonie de faire un pas de plus vers l’autonomie alimentaire. Plus important encore, il avait freiné l’étiolement inquiétant de l’alliance avec les Autochtones, en particulier les Innus.

 

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Champlain avait progressé sur plusieurs fronts, mais sur d’autres plans, la petite colonie plafonnait. Sa population d’une cinquantaine d’habitants était toujours aussi faible et, avec l’exclusion d’immigrants protestants, sa croissance s’en trouvait ralentie davantage.

 

En comparaison, les autres colonies européennes prenaient rapidement de l’expansion. En 1628, les Hollandais comptaient 270 colons en Nouvelle-Hollande, située tout le long de la rivière Hudson, alors qu’en Virginie, en 1624, on recensait déjà quelque 1300 colons anglais. Quant aux colonies du Massachusetts et de Plymouth, en Nouvelle-Angleterre, elles s’appuyaient en 1630 sur une population de plus de 800 âmes.

 

La Nouvelle-France avait des voisins dangereux et, dans la course démographique qu’elle leur livrait, sa position demeurait toujours aussi vulnérable.