L’industrie du sable, loin du repos de votre plage d’été

La carrière de sable Lafarge, à Geneston en France, en octobre 2021. Photo: Jean-François Monier pour l’AFP.

Vendredi le 8 juillet 2022, à 11:15

Béton, verre, électronique, plastique et jusqu’à l’élastique dans votre sous-vêtement: le sable est partout. Mais son extraction fait face à des défis inédits comme le rôle du crime organisé, explique Vince Beiser, expert de cet enjeu sous-estimé.


«La quantité de sable que nous utilisons en tant que civilisation a explosé ces dernières décennies», lâche Vince Beiser, spécialiste des enjeux globaux liés au sable. 
 
Dans le contexte d’une civilisation qui s’urbanise de façon exponentielle, le sable est devenu la fondation même de notre civilisation moderne et globalisée. 

 

Une utilisation exponentielle

 
«Le sable est la ressource naturelle la plus consommée au monde, car on parle d’environ 50 milliards de tonnes de granulats extraits chaque année», pointe le journaliste d’investigation canadien. 
 
Le secteur économique qui consomme le plus de sable est celui de la construction et de l’aménagement des territoires, puisque le sable reste la base essentielle de la production du ciment et du béton. 
 
La croissance de la consommation du ciment, propulsée par la croissance économique de l’Asie, est inédite, ayant été multipliée par trois entre 1994 et 2012, de 1,37 milliard de tonnes à 3,7 milliards de tonnes.

Entre 1900 et 2010, le volume mondial de ressources naturelles utilisées dans les bâtiments et les infrastructures de transport a été multiplié par 23, pointe une étude réalisée par des chercheurs autrichiens, japonais et australiens.   

79% de ces matériaux primaires utilisés dans la construction sont représentés par le sable et le gravier, souligne le rapport du programme des Nations unies pour l’environnement 
 
«Nous construisons des villes à une vitesse folle dans les pays émergents, comme la Chine et le Nigéria qui connaissent une croissance économique sans précédent depuis des années», analyse Vince Beiser.
 
La Chine reste le pays qui consomme le plus de sable dans l’histoire de l’humanité. 
 
Selon les statistiques de l’Institut d’études géologiques des États-Unis et la International Cement Review, la Chine a consommé plus de béton entre 2011 et 2013 (6,6 gigatonnes) que les États-Unis au cours du 20ème siècle (4,5 gigatonnes)!

 

Popularité des îles artificielles 

 

L’urbanisation des pays émergents peut aussi prendre la forme d’une prolifération d’îles et de terres artificielles pour agrandir des villes généralement situées près de vastes étendues d’eau. 
 
Par exemple, selon une étude menée par des chercheurs iraniens, Dubaï est devenue la reine des îles artificielles ayant nécessité une utilisation massive du sable: 94 millions de mètres cubes de sable pour Palm Jumeirah, 135 millions de mètres cubes de sable pour Palm Jebel Ali et 330 millions de mètres cubes de sable pour The World Islands. 

Ce total de 559 millions de mètres cubes est l’équivalent de mille fois le volume d’eau du Lac Saint-Louis au sud de l’île de Montréal. 
 
«Le sable est aussi de plus en plus utilisé pour la fracturation hydraulique», technique controversée utilisée pour l’extraction du gaz et du pétrole, constate l’auteur du livre The World in a Grain (Riverhead Books, 2018). 
 

Un rouleau compresseur écologique

 
«L’impact le plus destructeur qu’on retrouve souvent dans l’extraction du sable est la destruction de la biodiversité marine», déplore Vince Beiser. 
 
La technique d’extraction la plus commune est le dragage avec les dragues aspiratrices, des navires étant dédiés à cette activité. 
 
Quand la drague arrive dans la zone d’extraction, elle peut déployer son élinde, un gros aspirateur des fonds marins, pour racler le fond et aspirer un mélange d’eau, de sable et de graviers. 
 
L’océan avec ses fonds et ses plages deviennent le plus grand marchand de sable au monde, contrairement au désert dont le sable est incompatible avec une utilisation industrielle. 
 
«L’habitat marin est la première des victimes, car les machines détruisent les coraux et la vie aquatique», ajoute Vince Beiser. 
 
L’impact sur les océans se poursuit après l’extraction de sable même en raison de la turbidité dans l’eau. «L’eau se mélange avec le sable, empêchant la lumière d’enrichir les fonds aquatiques, mettant en danger les restes de toute vie aquatique».
 
L’extraction massive du sable a aussi pour conséquence la disparition des plages. 
 
La disparition des plages et des bancs de sable des rivières peut aussi emporter avec elle la faune locale ainsi que les villages aux alentours qui sont plus vulnérables aux inondations, comme le montre un rapport d’Amnistie internationale sur un cas au Mozambique. 

 

Le crime organisé pris la main dans le sable

 
Dans certaines régions du monde, la demande de sable est tellement élevée que le crime organisé a pris le contrôle des ressources. 
 
«Il y a beaucoup de mafias autour de l’économie du sable au point de former un marché noir du sable à l’échelle mondiale qui s’estime à quelques milliards de dollars», explique Vince Beiser. 
 
«Des combats entre gangs du sable éclatent. De plus en plus et d’environnementalistes, de journalistes et même de policiers sont tués», poursuit le journaliste d’investigation qui estime le nombre d’assassinats liés à cette économie illégale à plusieurs centaines depuis quelques années. 
 
De la Jamaïque et Maroc au Sri Lanka en passant par l’Indonésie, des plages entières sont volées pour être revendues à l’industrie locale de la construction. 
 
«Le marché noir du sable n’est pas similaire au marché noir de la drogue. C’est plus un écosystème de petits gangs enracinés localement qui veulent un accès rapide à des ressources régionales de sable pour le vendre localement», révèle le journaliste basé à Vancouver. 

 

Un avenir incertain

 
La disponibilité du sable pour les prochaines décennies est de plus en plus incertaine. Il y aura probablement toujours du sable pour la civilisation humaine d’un point de vue géologique, mais les quantités de sable accessible et rentable pourraient vite s’épuiser.  
 
L’approvisionnement est de plus en plus compliqué, surtout que l’énergie nécessaire à l’extraction des ressources disponibles augmente en parallèle. 
 
Selon l’étude de chercheurs islandais, la production de sable, gravier et pierre pourrait atteindre un niveau maximal vers 2050 pour se stabiliser en formant un plateau et en faisant grimper les prix, car la demande serait en voie de dépasser l’extraction.