Les incertitudes d’un Métis

Série de textes

Mestizo. Mestiza. Mestiza. Tableau attribué à Cristóbal Lozano y taller, vers 1771-1776. Vice-royauté du Pérou. Musée national d’anthropologie de Madrid. Domaine public.

Samedi le 29 octobre 2022, à 11:30

L’historien Marc Simard termine sa série de textes sur son «indianité» avec une réflexion finale sur son identité métissée. La rédaction de Libre Média le remercie chaleureusement pour cette riche contribution au débat.  

 

Au bout du compte (et m’approchant de la fin de l’aventure), qui suis-je finalement? En quelque sorte une espèce de Métis.

 

Conçu par un Blanc et une Autochtone qui avait perdu son statut en épousant celui-ci. Élevé comme un Blanc au sein de communautés de Canadiens français et dans un système scolaire occidental.

 

J’ai récupéré mon statut d’autochtone à la fin des années 1980 et je me suis depuis intéressé davantage à l’histoire et à la culture des Autochtones nord-américains (et autres, dont les Maoris) et à celles des Wendat en particulier.

 

Rétrospective personnelle 

 

Pour mesurer le chemin parcouru, je me suis même astreint à écrire cette chronique à la fois personnelle et historique, dans laquelle je m’interroge sur mon identité, sur l’histoire des Wendat et sur l’avenir des Nations et des cultures autochtones au Canada.

 

Toutefois, bien qu’autorisé à le faire (ce qui me permettrait de jouir pleinement des droits associés au statut), je ne désire pas vivre à Wendake, une banlieue semblable à ses voisines, en dépit du fait que son administration et les services à la population que celle-ci dispense ont connu une nette amélioration depuis une trentaine d’années.

 

À lire aussi: Le sens de l’appartenance autochtone

 

La vie démocratique y est désormais solidement implantée. Ses habitants y bénéficient de nombreux services: une école primaire (Watha) de la maternelle à la sixième année; un centre de santé (Marie-Paule-Vincent) conforme aux normes de qualité canadiennes; un centre de développement et de formation de la main-d’œuvre; un service de police professionnel; des offres de loisirs sportifs et artistiques; des commerces de proximité; etc.

 

Mais vivre dans une réserve, c’est vivre dans une maison de verre: chacun y connaît tout le monde, ce qui inclut les antécédents familiaux, et les réputations y perdurent pendant plusieurs générations.

 

Ça ne convient pas à tous et c’est encore plus difficile à envisager quand on a vécu dans l’anonymat relatif de la ville. Sans compter que la mentalité villageoise qui y survit encore aujourd’hui ne me plaît guère.

 

Et même si je m’intéresse davantage à la culture amérindienne, notamment à sa littérature en pleine effervescence, je ne participe ni à la vie sociale ni à la vie culturelle du «Village», qui me sont étrangères.

 

À lire aussi: Au pensionnat

 

Le culte de la chasse et les danses autochtones, notamment, ne m’interpellent pas. Formé dans un système scolaire occidental, je ne crois pas aux vertus de la médecine traditionnelle autochtone.

 

Et je refuse catégoriquement, même si on les considère comme faisant partie de la culture autochtone, de pratiquer les rites animistes (dont la «purification» avec de la fumée de sauge), mon athéisme m'en empêchant.

 

Métissé serré

 

Suis-je moins autochtone pour autant? En d’autres mots, mon type de métissage, qui comporte des dimensions psychologiques, idéologiques, intellectuelles, morales et même spirituelles, est-il soluble dans la culture autochtone? Je n’ai pas de réponse à ces questions.

 

Avant tout, je me décrirais, nonobstant mon statut, comme un fils des Lumières qui doit l’essentiel de ce qu’il est à l’éducation qu’il a reçue dans le système québécois, depuis l’école primaire à Chicoutimi-Nord jusqu’aux universités Laval et Concordia (histoire et droit), en passant par le «cours classique» et le cégep.

 

Provenant d’un milieu socio-économique aisé, quoique modeste, et vivant dans des villes dotées de systèmes scolaires allant du primaire à l’université, j’ai eu la chance de pouvoir étudier et j’ai aimé le faire, sauf peut-être à l’époque de ma crise d’adolescence.

 

À lire aussi: Mon Village-Huron

 

J’ai transmis, en harmonie avec ma conjointe, mon respect de l’éducation, malgré les ratés du système (rien n’est parfait!), à nos enfants, qui ont obtenu des diplômes universitaires et qui à leur tour élèvent les leurs dans cette perspective. En ce sens, j’ai peut-être contribué au rayonnement de la nation wendat.

 

Un fils reconnaissant

 

Cette attirance pour l’éducation et mon goût pour les arts et la littérature me viennent probablement de ma mère, qui lisait beaucoup et écoutait à longueur de journée la radio de Radio-Canada. Elle m’a incité dès mon plus jeune âge à lire et à m’informer, dans les dictionnaires et les encyclopédies notamment.

 

Elle-même avait eu le privilège, rare à cette époque (années 1940), de poursuivre ses études jusqu’à l’École normale, où elle avait décroché le brevet «A», grâce à l’appui de son père wendat, qui avait appris les rudiments de la lecture et de l’écriture par lui-même, dans ses temps libres, à l’âge adulte (il disait à la blague qu’il avait fréquenté l’école pendant trois jours, pendant lesquels «la maîtresse était malade»).

 

Il a ainsi, à la sueur de son front, découvert le privilège inestimable de la littératie, à laquelle ses six enfants ont eu accès.

 

Pour cette stimulation et les possibilités qu’ils m’ont offertes, ainsi que pour le respect des Autochtones dans lequel ils m’ont éduqué, je remercie Marthe «Titite» Picard et mon grand-père wendat, Elzéar Picard.