Au pensionnat

Série de textes

Le Séminaire de Chicoutimi (1914-1976). Photo: Wikimédia/domaine public.

Samedi le 23 juillet 2022, à 11:30

Troisième chronique de l’auteur et historien Marc Simard sur la découverte de son «indianité» dans le cadre des séries de textes de Libre Média.


À la fin du primaire, il me faut choisir mon école secondaire. L’offre est réduite: le Petit Séminaire et le cours classique, qui disparaîtra bientôt, ou l’école publique, avec le cours dit «scientifique». 

Sans trop y réfléchir, je choisis le Séminaire, probablement parce que j’aime la littérature. 

J’y serai pensionnaire, une expérience de vie qui ne m’inquiète pas malgré les avertissements de mon père, qui y est brièvement passé et a détesté, et me dit, sans s’expliquer davantage: «Ne laisse jamais un prêtre te toucher», une injonction troublante.

Le Séminaire, une dure réalité…pour tous 


Le Séminaire, ça n’est pas rose, quelle que soit ton origine sociale ou ethnique. 

À celui de Chicoutimi, il n’y a pas de Noirs, d’Asiatiques ou d’Autochtones, à ma connaissance du moins. 

Que des fils de bourgeois, petits-bourgeois, ouvriers et paysans canadiens-français de la région, sauf exception (un paria chassé d’une autre institution). 

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Ma condition de descendant de Hurons y est ignorée, ce qui me convient tout à fait. 

La violence envers les élèves différents (petits, gros, efféminés, boutonneux, etc.) y est permanente et tolérée (curieusement, les prêtres ne sont jamais témoins de rien), tandis que le taxage est solidement implanté et exercé par les costauds et les voyous («paye ou on te tabasse). 

Certains prêtres abusent eux-mêmes des châtiments physiques comme la gifle, la noix sur le crâne ou le tordage de bras: on finit par s’y faire! 

Mais je n’ai pas envie d’être traité de «sauvage» ni d’être brutalisé parce que mes ancêtres auraient soi-disant torturé les Saints-Martyrs canadiens. 

Par contre, je résiste au taxage, ce qui me vaut des horions, des coups de pied et des poussées sournoises dans les escaliers. Je choisis mes combats!

Discipline de fer


L’horaire est spartiate et le lever précoce: les lumières s’ouvrent à 6h20 pile et les traînards sont éjectés de leur lit manu militari

Dès sept heures, nous sommes installés dans la salle d’étude, avant même d’avoir déjeuné. Le reste de la journée est à l’avenant: petit-déjeuner; cours; récréation; cours; dîner; cours; récréation; souper; étude; puis dodo. 

Sauf exception, la qualité de la nourriture est médiocre (elle est préparée par les religieuses qui logent dans le couvent qui jouxte le Séminaire), mais au moins elle est abondante, pas comme dans les pensionnats dont nous ignorons alors l’existence et où sont parqués de jeunes Autochtones enlevés à leurs parents par des prêtres parfois escortés de policiers.

La qualité de l’enseignement que nous y recevons est, disons, variable. La plupart des enseignants sont des prêtres, de sorte que leur formation, sauf en français et en langues classiques (latin et grec) est déficiente. 

Quelques-uns se démarquent, pour des raisons diverses: un prof de sciences naturelles, dont la passion déteint sur nous, et qui nous incite à collectionner les papillons; un prof de religion, qui ne parle jamais de celle-ci ou presque, mais nous lit des textes littéraires (dont le Shylock de Shakespeare) en insistant sur la vilenie des juifs, à peine plus de vingt ans après la Shoah.

Enfin, un prof de français dont l’enseignement est acceptable, mais qui nous fait de longs apartés où il nous incite avec emphase à ne pas nous masturber pour ne pas «gaspiller notre sève». 

Inutile de dire que ses harangues ont l’effet contraire: au dortoir, quand le capo a regagné ses pénates, le grincement des sommiers et les ahanements étouffés laissent deviner que les élèves qui se branlent en pensant à la professeure d’allemand, une jolie femme en rondeurs qui est la seule personne de sexe féminin dans l’établissement, constituent une cohorte nombreuse.


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Mais il y a hélas aussi le harcèlement sexuel auquel se livrent certains prêtres, qui n’encourent aucune sanction. 

Des histoires circulent sous le manteau, sans qu’on sache très bien quel est leur quotient de vérité. Pour ma part, j’y suis initié quand mon «directeur de conscience» m’invite à sa chambre à l’heure du coucher. 

Je le trouve en robe de chambre dans un halo de lumière orangée et tamisée. Il s’assied à mes côtés et me parle de ma sexualité, de mes désirs, de mes goûts, tandis que je réponds par monosyllabes pour ne pas l’exciter. 


«Enlève ta main de là ou je te tue»


À un moment donné, il pose sa main gauche sur ma cuisse, ce qui me rappelle illico l’exhortation de mon père. Je dis alors au pédophile: «Enlève ta main de là ou je te tue. Il y a un poignard caché dans le dortoir. Je vais le prendre et revenir te saigner en pleine nuit». 

Saisi, il semble me prendre au sérieux (les portes de leurs chambres n’ont pas de serrure) et me laisse partir. Je comprendrai dans les jours suivants qu’un autre élève, qui revient en pleurs de ses rendez-vous avec ce monstre, n’a pas su comment lui résister.

Je suis donc tiré d’affaire, mais j’en sais suffisamment pour que, quand sortiront les récits d’abus sexuels dans les pensionnats plusieurs années après, je ne doute pas de leur vérité.