La Nouvelle-Espagne, une autre colonisation des Amériques

Série de textes

La conquête du Mexique par Hernán Cortés. Auteur inconnu, seconde moitié du 17ème siècle. Source: domaine public/Wikimédia.

Lundi le 4 juillet 2022, à 13:00

Notre chroniqueur historique Marco Wingender débute une série de textes sur la colonisation des Amériques, notamment pour mieux faire comprendre les liens qui unissent malgré tout les Autochtones aux Québécois d’origine européenne.


Au 19e siècle, l’historien américain Francis Parkman (1823-1893) écrivait: «La civilisation espagnole a écrasé l’Indien; la civilisation anglaise l’a méprisé et négligé; la civilisation française l’a étreint et chéri.»

Cette citation en fait aujourd’hui sourciller certains. Bien que réductrice, elle indique néanmoins une vérité historique indéniable: à l’opposé des colonisations espagnole et anglaise, la Nouvelle-France fut fondée sous le signe de l’alliance, du partenariat et du métissage avec les Premières Nations du nord-est de l’Amérique du Nord, en l’occurrence les peuples algonquiens et wendat. 

Pour saisir l’essence des propos de M. Parkman et par le fait même, pour pleinement prendre conscience du contraste entre les diverses trajectoires coloniales européennes en Amérique, il importe de se pencher d’abord sur le parcours des principaux rivaux impériaux de la France. 

Dans cette chronique, nous survolons l’empire espagnol. 


La Nouvelle-Espagne, des conquérants sans merci?


À la poursuite de richesses et de territoires à exploiter, l’Espagne fut la première puissance européenne à réussir la traversée de l’Atlantique. 

Elle en fut capable après avoir transformé, au 15e siècle, les îles Canaries, situées au large de l’Afrique, en lucratives colonies commerciales. Elle avait du même coup poussé la population locale, les Guanches, à l’extinction complète. 

Le 6 septembre 1492, trois navires, transportant 90 hommes, quittèrent ces mêmes îles et après un voyage d’un peu plus d’un mois, ils atteignirent la mer des Caraïbes pour tomber sur ses îles tropicales. 

Se croyant aux Indes, Colomb considéra ces îles à titre de futures plantations commerciales et ses habitants, les Tainos, comme de la main-d’œuvre pouvant être soumise facilement. 

Sur l’île d’Hispaniola (que se partagent aujourd’hui Haïti et la République dominicaine), où s’échoua l’un de ses vaisseaux, Colomb décida d’établir immédiatement une colonie. 

Une quarantaine de ses hommes furent ordonnés de demeurer sur place pour y construire un fort à partir de morceaux de bois du navire démantelé. Avec les deux autres embarcations, le navigateur reprit le chemin vers l’Espagne. 


Les Tainos dévastés


Dès septembre 1493, Colomb retourna à Hispaniola avec 17 navires, quelque 1500 hommes, des plants de canne à sucre et du bétail. 

Cette fois, les Espagnols étaient là pour y rester, résolus à exploiter le territoire et ses populations locales pour les intégrer à leur empire naissant. 

Sur l’île toutefois, Colomb découvrit que tous ses hommes, laissés derrière l’année précédente, avaient été tués. Aussitôt, Colomb sauta sur l’occasion d’en faire le prétexte d’une guerre de conquête sans merci dirigée contre les Tainos.

Profitant des avantages militaires qu’offraient leurs chevaux, leurs chiens entraînés à la guerre, la poudre à canon et l’acier, les Espagnols tuèrent et capturèrent des centaines de Tainos répartis sur plusieurs îles. 

Forcés d’abandonner leurs maisons et leurs biens, des milliers d’entre eux se réfugièrent dans les collines densément boisées. Complètement écrasés et traumatisés, surchargés et sous-alimentés, ils furent alors particulièrement vulnérables aux pathogènes européens.

Sous des conditions cruelles, voire inhumaines, on les fit travailler dans les mines, les plantations et les ranchs nouvellement établis. Ceux qui résistaient voyaient leurs villages être détruits par des raids des envahisseurs. 

Face aux avancées espagnoles, les populations autochtones des Caraïbes furent dévastées. D’une population d’au moins 300 000 âmes en 1492, les Tainos déclinèrent à 33 000 en 1510 et à tout juste 500 en 1548. 

L’intention initiale des Espagnols n’avait pas été d’annihiler les Tainos, car ils auraient préféré les maintenir en vie pour en faire des sujets et des esclaves de l’empire. Néanmoins, par son effet, la colonisation espagnole d’Hispaniola s’avéra un véritable génocide. 

Un territoire 10 fois supérieur à l’Espagne

Intensifiant les traversées de l’Atlantique, l’empire espagnol et ses conquistadors envahirent le Nouveau Monde à une vitesse fulgurante. 

Son expansion prit son envol en 1519 avec l’expédition de quelque 600 soldats lourdement armés, menés par Hernan Cortés contre l’empire aztèque. 

Aidés par des groupes autochtones rivaux de l’empire aztèque, ces derniers réussirent la capture improbable de Tenochtitlan, capitale impériale (aujourd’hui la ville de Mexico) comptant plus de 200 000 habitants.

Dans les années 1530 au Pérou, Francisco Pizarro, à la tête de 180 conquistadors, renversa l’empire inca par la fourberie et une brutalité sans nom. 

Durant la décennie de 1540, ce fut au tour des populations mayas d’Amérique centrale d’être progressivement et douloureusement soumises aux forces espagnoles. 

Au cours du 16e siècle, l’Espagne consolida le plus imposant empire européen par la conquête et la colonisation de vastes contrées d’Amérique. 

Sans tomber dans le piège de la légende noire espagnole, qui propose une vision manichéenne et caricaturale du récit de l’Espagne en Amérique, son empire régnait d’une main de fer sur les terres et les populations des Caraïbes dès 1550. 

S’avançant profondément en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, son domaine couvrait quant à lui une superficie au moins 10 fois supérieure à son territoire en Europe. 

Ce choc des civilisations poussa l’Amérique latine dans une trajectoire historique marquée par la violence et la domination certes, mais aussi par un profond et fécond métissage dont les traces sont encore bien visibles de nos jours.