Hommage à mon marchand de journaux

Carlos Alberto Garduño devant son kiosque à Mexico, le 13 juillet 2022. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Mercredi le 13 juillet 2022, à 18:05

Notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel partage son temps entre les villes de Québec et Mexico, d’où il observe les grands courants sociaux avec un autre regard.

 
Il s’appelle Carlos Alberto Garduño et est propriétaire de son kiosque à journaux depuis 36 ans déjà, dans le quartier Del Valle, à Mexico, cette cité-jungle de 25 millions d’habitants juchée à 2250 mètres d’altitude. 

À 14 ans, il hérite de l'entreprise de son père pour assister à travers les années à l’évolution d’un quartier central ayant toujours abrité des gens de la classe «media alta», une catégorie entre les classes moyenne et riche. 

Petit à petit, les maisons traditionnelles laisseront place à des constructions de plusieurs étages et à des tours de verre, petite tragédie de la modernité qui le rend parfois nostalgique. 
 

L’évolution d’un quartier 

 
Avec l’ouverture de son propre World Trade Center en 1972, la Del Valle deviendra l’un des cœurs économiques de la ville, suivant la trajectoire sauvage de cette mégalopole à la fois espagnole et précolombienne.

Si le décor a changé, la technologie aussi, avec ce passage au numérique qui lui a volé bien des clients avant même le début de la pandémie.

«Les plus jeunes générations ont tendance à préférer la lecture en ligne. Mais heureusement, il y aura toujours des gens qui aiment lire et qui vont préférer le papier», se console-t-il. 
 
La première vague de la Covid-19 l’avait privé de 80% de son chiffre d’affaires. Deux ans plus tard, il a récupéré au moins 75% de son commerce, mais comme ailleurs, il commence à ressentir les effets de l’inflation, surtout sur le prix des aliments.
 
Au Mexique, la seule augmentation du prix du kilo de jitomates est catastrophique pour des centaines de milliers de familles. Avec la montée de l'inflation, la montée de la violence. 

Sur le trottoir, «la parade des belles»

 

Ce qu’aime particulièrement de son boulot Carlos Alberto Garduño? Avoir «le privilège», confie-t-il, d’assister tous les jours depuis son bout de trottoir à «la parade des belles». 
 
Il est vrai que dans le cœur battant de la Nouvelle-Espagne, rares sont les hommes capables de rester complètement indifférents devant ce défilé de tous les jours, dont l’expression de volupté est presque devenue taboue dans les pays aseptisés du nord. 
 
Chaque matin sauf le dimanche, il se lève à 4h00 du matin pour se rendre au centre de distribution chercher les journaux fais imprimés, pour ensuite arriver à son kiosque vers les 6h00. 

Il en repart machinalement vers 18h00, après une journée à lire et à échanger avec des clients et amis du coin. 

Que pense un marchand de journaux de l’actuel président Andrés Manuel López Obrador, un politicien de gauche vivement critiqué dans la presse?  
 
Il faut dire que celui que l’on surnomme AMLO ne donne pas sa place, s’employant régulièrement à attaquer les grands médias durant ses conférences de presse.
 

«Le président aime le peuple et le peuple aime le président»

 
«Presque tous les médias de droite sont contre le président parce qu’il a retiré les privilèges de la classe dominante», se défend le commerçant au nom de son chef d’État. 
 
De fait, le président AMLO ébranle l’imaginaire colonial d’un pays encore marqué par un racisme subtil envers les gens autochtones et métissés, lesquels représentent l’écrasante majorité de la population.
 
López Obrador s’exprime dans un espagnol populaire accessible à tous, parcourt le pays vêtu d’une guayabera (chemise traditionnelle) et prend systématiquement le parti du peuple contre les puissants, parmi lesquels certains vivent dans le quartier de son kiosque. 

Récemment, le président s’en est même pris aux résidents de la Del Valle qu’il a présentés comme des citoyens individualistes aux déplorables tendances conservatrices. Dérapage?
 
«Le président aime le peuple et le peuple aime le président. C’est un amour réciproque», résume Carlos Alberto Garduño.

La gestion de la pandémie par AMLO a aussi été vivement critiquée dans les médias, pour ne pas dire tournée en dérision, surtout après qu’il ait suggéré de se protéger du virus en utilisant des amulettes magiques. Sa sortie avait fait le tour du monde au tout début de la crise. 

Mon marchand de journaux, lui, défend la gestion d’un président aussi populaire que populiste, et rappelle que le Mexique reste «un pays généreux où tous ceux qui le veulent peuvent encore s’en sortir en faisant preuve d’un sens de l’initiative».

«Les gens riches étaient plus favorables au confinement du départ, parce qu’ils avaient le luxe de passer du temps dans leurs maisons secondaires en bord de mer ou dans des villes non loin comme Querétaro», laisse-t-il tomber.