Depuis plusieurs jours, le Guatemala est ébranlé par des manifestations demandant «la fin du coup d'État» envers Bernardo Arévalo, le président élu. Un élan durable? Entretien exclusif avec Samuel Pérez, porte-parole du parti présidentiel au Congrès.
«Il y a environ cent points de blocage dans le pays actuellement. Nous savions que nous avions un fort soutien populaire, mais ces manifestations pacifiques drainent différents secteurs de la population et beaucoup de gens qui n’ont probablement pas voté pour nous. Ce sont simplement des gens qui croient en la démocratie et qui veulent que le résultat des urnes soit respecté», explique à Libre Média Samuel Pérez, député et porte-parole du parti Semilla («graine»).
Quand l'establishment s’accroche au pouvoir
Âgé de 31 ans, cet économiste a co-fondé Semilla il y a sept ans. Le 25 juin dernier, contre toute attente, ce parti est arrivé en tête du premier tour des élections présidentielles.
Le 20 août, Bernardo Arévalo, son candidat, a gagné les élections présidentielles avec 60,9% des suffrages exprimés lors du second tour, un score sans appel. Toujours en costume, cet ancien diplomate n’a rien d’un guérillero. Il est pourtant le fils de Juan José Arevalo, président réformateur qui, dans les années 1950, échappa à plusieurs tentatives de coups d’État soutenus par la CIA.

Bernardo Arévalo célèbre les résultats du second tour de l'élection présidentielle à Guatemala, le 20 août 2023. Photo: Luis ACOSTA pour l’AFP.
«Notre parti est social-démocrate. Nous souhaitons relancer les institutions publiques et des services basiques tels que l’éducation, la santé ou la sécurité sociale. L’objectif est de réduire la pauvreté et les inégalités sociales, mais pour que ça fonctionne, il faut avant tout combattre la corruption», souligne Samuel Pérez dans le cadre de notre entretien exclusif.
Selon l’organisme Transparency International, le Guatemala est le onzième pays le plus corrompu au monde. Encore pire que le Mexique, encore pire que Madagascar. Le projet anti-corruption fait donc grincer des dents. «Traditionnellement, un petit groupe de personnes veut garder le pouvoir uniquement pour voler l’argent. Cette fois, ils ont perdu les élections. Ils ont peur de perdre leurs privilèges et de devoir faire face à la Justice», soutient le député.
Après la proclamation des résultats des élections, des urnes du parti Semilla ont été saisies au Tribunal suprême électoral par des agents du Ministère public, organisme supposé lutter contre la corruption. Une goutte de trop qui a poussé des leaders autochtones à descendre dans la rue et à organiser des blocages de routes.
Soutenu à la fois par Joe Biden et par… le Nicaragua
Très vite, ils ont été rejoints par d’autres organisations. Le Guatemala reste l’un des pays les plus inégalitaires au monde et les Autochtones en sont les premières victimes. Qu’ils aient initié le mouvement de contestation y est inédit. Autre phénomène très étonnant, les policiers viendraient sans arme et il n’y aurait pas eu de débordement.
«Les policiers vivent dans des conditions lamentables au Guatemala. De nombreux policiers, s’ils ne le disent pas publiquement, soutiennent la mobilisation», assure auprès de Libre Média Samuel Pérez.
Bernardo Arévalo est le président légitimement élu aux yeux du monde entier, sauf au Guatemala
Il ajoute ensuite que cet élan est soutenu tant par des étudiants de gauche que par des chefs d’entreprises et que «les putschistes», comme il les appelle, sont très isolés. Toutefois, la presse guatémaltèque vient de rapporter des tensions entre manifestants et commerçants. Certains de ces derniers seraient forcés de se joindre au mouvement par les manifestants.
Le jour de son élection, Bernardo Arévalo a reçu les félicitations de Nayib Bukele. Président du Salvador, il s’est fait connaître en Occident par sa politique d’emprisonnement massif de milliers de criminels.
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Ensuite, Arévalo a été félicité par le président du Mexique Lopez Obrador, qui est pour sa part plus friand de prestations sociales et de «décolonialisme».
Quand il est allé à Washington, Arévalo a reçu tout le soutien du président Biden. L’Union européenne le soutient aussi, tout comme le reste de l’Amérique latine. «Nous avons même eu le soutien de Daniel Ortega du Nicaragua, ce qui est une hypocrisie car nous avons plusieurs fois condamné son autoritarisme», s’étrangle Samuel Pérez.
Semilla, un parti économe
Reste qu’à part Bernardo Arévalo, qui est capable d’avoir à la fois le soutien des États-Unis et d’un pays communiste tel que le Nicaragua? La cause est entendue: Bernardo Arévalo est le président légitimement élu aux yeux du monde entier, sauf au Guatemala.
Supposé lutter contre la corruption, le Ministère Public est un organisme tenu par des gens condamnés internationalement pour… corruption. Ces dernières années, cet organisme s’est occupé de criminaliser les juges, magistrats ou journalistes enquêtant de trop près sur la corruption.
Dans un pays où il n’y a plus que deux quotidiens nationaux, où la parole est muselée et où l’on se sent parfois presque espionné, les esprits éclairés savent mieux que quiconque que la liberté d’expression est un trésor à chérir.
Le cas le plus marquant est celui de José Ruben Zamora. Connu dans le pays pour avoir dirigé de nombreuses enquêtes sur la corruption au plus haut sommet de l’État, il purge une peine de six ans dans la ville de Guatemala pour des motifs fallacieux. Il est incarcéré dans la prison Mariscal Zavala, où s’est rendu Libre Média en mars dernier.
«Il est évident que José Ruben Zamora ne devrait absolument pas être en prison, c’est une persécution que nous avons condamnée publiquement. Il est prévu un rétablissement de la liberté de presse », assure Samuel Pérez lorsque nous l’interrogeons sur ce point.
Dans un pays où il n’y a plus que deux quotidiens nationaux, où la parole est muselée et où l’on se sent parfois presque espionné, les esprits éclairés savent mieux que quiconque que la liberté d’expression est un trésor à chérir.
«Le Guatemala vit la chute d’un régime de corruption et d’impunité. Les gens sortent dans la rue pour défendre leur vote car ils savent que personne ne l’a acheté. Nous sommes sur le point d’entrer dans une nouvelle étape de l’histoire politique du pays», soutient alors notre interlocuteur, avant de souligner que le parti Semilla, qui a gagné les élections parmi 24 autres partis, est celui qui avait le moins dépensé d’argent pour sa campagne électorale. Une leçon pour les formations politiques du monde entier.
La cible de deux tentatives d’assassinat
Sur les blocages, les milliers de manifestants en appellent à «la fin du coup d’État» et au respect de la démocratie. Depuis les années 1950, le Guatemala a toujours vécu sous des gouvernements plus ou moins autoritaires.
C’est dans ce type de pays qu’on mesure à quel point la démocratie à l’occidentale continue de faire rêver. «Le Guatemala est l’une des démocraties les plus fragiles au monde mais actuellement quelque chose a changé. Nous sommes sur le chemin de la maturation de la démocratie guatémaltèque», assure Samuel Pérez.
Le chemin sera très périlleux. Pendant l’été, Bernardo Arévalo et Karin Herrera, la vice-présidente, ont été la cible de deux plans d’assassinat, a révélé la très sérieuse Commission interaméricaine des Droits de l’homme. Le premier a eu lieu avant le premier tour, le second le soir du second tour. Des projets qui impliqueraient une coopération entre des maras (bandes criminelles) et des agents du haut sommet de l’État. Désormais, le binôme dispose donc d’une équipe de sécurité pour garantir son intégrité physique.
Après tout ça, vaut-il encore la peine de se demander si Arévalo est «de droite» ou «de gauche»? «D’un point de vue académique, la droite et la gauche existent mais dans la vie de tous les jours, ça ne signifie rien pour les gens», balaye Samuel Pérez. Un rappel qui devrait en inspirer plus d’un en Occident.
En matière de malnutrition infantile, le Guatemala fait à peine mieux que Haïti. Beaucoup de gens se réveillent donc le matin sans savoir s’ils mangeront dans la journée, et ont bien d’autres soucis que de savoir si untel est «de gauche» ou « de droite ». Le fait que Semilla aille au-delà de ce clivage n’est sans doute pas étranger à son succès.
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Au Canada, aux États-Unis ou en France, bien des gens sont plus inquiets du paiement de leurs factures à la fin du mois que de savoir si untel est «de gauche» ou «de droite» . Les politiciens de ces pays feraient donc bien de s’inspirer de Semilla.











