La DPJ éclaboussée: «on minimise les abus commis par des femmes»

Le centre jeunesse de Cité-des-Prairies. Photo: compte X de VibeCity.

Mardi le 12 novembre 2024, à 08:30

Neuf cas d’inconduite sexuelle ont secoué le centre jeunesse de Cité-des-Prairies. La criminologue Maria Mourani dénonce la culture du silence dans les établissements de la DPJ et appelle à une réforme pour protéger les jeunes.

 

Maria Mourani est criminologue, docteure en sociologie et chroniqueuse au Journal de Montréal. Elle est l’auteure de plusieurs livres dans son domaine. 

 

Simon Leduc: Neuf intervenantes ont eu des rapports sexuels avec des pensionnaires au centre de réadaptation pour jeunes de Cité-des-Prairies. Quelle a été votre réaction?

 

Maria Mourani: «Je ne suis pas surprise. Ce genre d'incidents se produit depuis longtemps dans les centres pour jeunes délinquants. Ayant travaillé à Cité-des-Prairies et à la Montée-Saint-François, j’ai parfois entendu des jeunes se vanter de relations avec des éducatrices.

 

Dans le cadre de mes fonctions de criminologue, j’ai aussi recueilli des témoignages de jeunes filles, souvent entre 13 et 15 ans, qui m’ont confié avoir été agressées sexuellement par des intervenants. 

 

Le plus grave, c’est que lorsque ces jeunes filles essaient de dénoncer ces abus, elles ne sont souvent pas crues, et les histoires sont systématiquement étouffées. On les accuse d’être manipulatrices ou menteuses, ce qui empêche toute enquête sérieuse.»

 

Les agressions commises par des femmes sont-elles perçues de la même façon que celles perpétrées par des hommes?

 

Maria Mourani: «Non, et c’est un énorme problème. Il faut que les crimes sexuels soient traités avec la même sévérité, peu importe le sexe de l’agresseur. On minimise trop souvent les abus commis par des femmes, en parlant d’inconduite plutôt que d’agression, surtout quand il s’agit de garçons. 

 

Dans certains cas, on trouve même des justifications, comme si ces jeunes garçons étaient consentants ou qu’ils cherchaient à obtenir des privilèges en échange de relations sexuelles. 

 

La réalité, c’est que les jeunes sont sous pression et font face à un abus de pouvoir. Des avantages comme la drogue ou des permissions leur sont promis, et s’ils refusent, ils risquent des représailles, comme des rapports d’intervention défavorables.

 

Cette manipulation est un acte de violence, et il est impératif de le reconnaître comme tel.»

 

Que fait la DPJ pour résoudre ce problème?

 

Maria Mourani: «D’après ce que j’observe, il y a une volonté de dissimuler ces affaires pour préserver l’image des centres. Le système préfère minimiser et étouffer les faits, en optant pour des mesures administratives ou en demandant des démissions au lieu de faire appel à la police. 

 

Il est rare que des enquêtes criminelles soient menées, même lorsqu’il existe des preuves accablantes. 

 

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La DPJ semble davantage préoccupée par sa réputation que par la sécurité des jeunes. Les témoignages de victimes sont souvent ignorés ou rejetés, les jeunes étant perçus comme des délinquants manipulant les adultes pour attirer l’attention.

 

Ce déni institutionnel favorise un climat d’impunité où les agresseurs échappent à la justice.»

 

Quels changements proposez-vous pour que cette situation cesse?

 

Maria Mourani: «La DPJ a besoin d’une réforme en profondeur. Il faut instaurer des inspections indépendantes dans tous les centres pour vérifier leur fonctionnement et assurer un meilleur encadrement des jeunes. 

 

La DPJ est une organisation trop fermée, et elle ne consulte pas les experts de terrain qui pourraient l’aider à mieux gérer des situations complexes. Je suis spécialisée en criminologie et en problématiques de gangs de rue, mais je n’ai jamais été consultée. 

 

C’est comme si la DPJ refusait de faire appel à l’expertise externe, ce qui limite considérablement sa capacité à identifier et corriger ses failles. 

 

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Une révision complète de sa mission et de sa philosophie est nécessaire pour que la protection des jeunes devienne la priorité. 

 

En rendant la DPJ plus transparente et en intégrant des perspectives externes, nous pourrions créer un environnement plus sécuritaire pour les jeunes.»

 

Selon vous, pourquoi ce changement est-il si difficile à mettre en œuvre?

 

Maria Mourani: «La DPJ est une institution hermétique, où règne une forte culture de silence. Cette structure interne protège souvent les agresseurs et décourage les dénonciations. 

 

Ce n’est pas une situation récente; cette culture s’est solidifiée au fil des ans et rend tout progrès difficile. Certains employés savent que leurs collègues abusent des jeunes, mais ils préfèrent se taire, devenant ainsi complices de ces comportements. 

 

Cette attitude de protection mutuelle des intervenants empêche toute avancée et laisse les jeunes en situation de vulnérabilité. 

 

Pour changer les choses, il est impératif de briser cette omerta et d’instaurer des mécanismes de reddition de comptes plus stricts. Les jeunes ont le droit de se sentir en sécurité, et les autorités ont le devoir de garantir leur protection avant tout.»