«Le caucus de la CAQ ressemble à une parade de zombies», analyse l’historien Marc Simard, qui présente dans ce texte les vices fondateurs de ce parti déboussolé et en déclin dans les sondages.
Depuis plusieurs mois déjà, le gouvernement Legault parait déboussolé, brouillon, hésitant et erratique. En général, les observateurs attribuent cette succession de dérapages à une conjoncture difficile ou à son obsession électoraliste.
Bien que ces éléments contiennent une part de vérité, ils ne suffisent pas à expliquer la vacuité et les errances de la CAQ, qui ressemble à un navire à la dérive. En fait, comme le veut l’adage, «le ver est dans le fruit». Ce sont la nature même et la structure de cette coalition, qui se déclinent en quatre vices fondateurs, qui génèrent cette errance.
1. Une coalition vague
La première lacune de la CAQ, c’est que ce parti n’a pas de programme, pas de ligne directrice à laquelle ses membres peuvent se rattacher, sauf quelques vagues notions: un autonomisme ni indépendantiste ni fédéraliste, un nationalisme de symboles et le libéralisme économique.
En réalité, le programme de la CAQ, c’est ce que François Legault décide, souvent à brûle-pourpoint et parfois a contrario d’une décision antérieure (tramway, troisième lien, immigration, etc.).
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Dans ces conditions, on n’est pas surpris que son caucus ressemble à une parade de zombies et que ses ministres doivent avaler des couleuvres, en plus de se dédire à chaque volte-face du chef (voir Drainville, Biron, Julien, Guilbault, etc.).
On ne s’étonne même plus des inepties qu’il profère pour justifier ses décisions, même aberrantes. Ainsi, au sujet du transport collectif à Québec, que le transfert du dossier à la Caisse de dépôt et placement débouchera sur «un beau projet qui va plaire aux gens», et, sur la subvention de 7 millions $ octroyée aux milliardaires Kings de LA, que c’est «un investissement dans le loisir» et que «les gens de Québec, y’aiment ça, le hockey».
Pourquoi en est-il ainsi? Parce que la CAQ est essentiellement le parti d’un individu qui croit fermement que le fait d’avoir été un jeune millionnaire (self made man) le destinait à être premier ministre.
Quels étaient ses objectifs? Rattraper l’Ontario sur le plan économique et avoir plus de «salariés à 56 000 $». Ou encore donner des «p’tis chèques» (prélevés sur leurs impôts) aux contribuables, une pratique paternaliste qu’il reconnaît «aimer».
Comme projet de société, on a déjà vu plus enthousiasmant que cette vision comptable sans profondeur. Mais en politique, les chiffres et les lignes de communication ne peuvent remplacer la vision que pour un certain temps.
2. Les sondages, toujours les sondages
La deuxième faiblesse de la CAQ, c’est qu’elle n’a comme boussole que les sondages et les élections.
Aucun des gestes du gouvernement n’est posé sans avoir d’abord été soumis aux électeurs par voie de sondage (aux frais des contribuables), et le moindre frisson de l’opinion publique peut provoquer la mort d’un projet ou sa mise sur la glace, le plus souvent accompagnées d’explications fumeuses présentées avec un air bougon.
Additionnée au fait que le parti n’a pas de véritable programme, cette obsession électoraliste provoque des dérobades et des changements de cap stupéfiants. En somme, la CAQ est un parti sans repères, dont les membres et même les députés et ministres ne savent souvent pas sur quel pied danser.
3. Une hiérarchie étouffante
En troisième lieu, il n’y a au sein de la CAQ aucune vie démocratique, aucun débat. C’est un système pyramidal gouverné par un seul homme entouré de sa gang de chums, des gens d’affaires et des comptables.
Malgré l’existence d’un Comité d’action local (CAL), une coquille vide, on n’y perçoit aucune vie politique de comté. Tout vient d’en haut, et les membres ne peuvent qu’acquiescer aux décisions du chef.
Cette autocratie est renforcée par le fait que les candidats (donc les députés) sont tous adoubés par le chef, donc redevables à lui seulement, de sorte que toute dissidence est périlleuse pour ne pas dire suicidaire.
Le seul moment où il y a des débats est le congrès du parti, mais on conviendra qu’un tel forum, avec les ténors du parti pour asseoir l’autorité du patron et une assemblée de béni-oui-oui, n’est guère propice à la santé démocratique.
Le score stalinien de 98,6% obtenu par François Legault lors du vote de confiance de mai 2023 témoigne d’ailleurs de son emprise totale sur le parti.
Sans compter la centralisation extrême du régime, qui découle du système parlementaire britannique, du culte du chef et du contrôle du message par le bureau du PM, sous la férule du grand manitou Martin Koskinen.
4. Le «façadisme»
Enfin, la CAQ est gangrenée par le «façadisme», soit une propension à adopter des mesures cosmétiques dont l’objectif est de présenter aux citoyens un portrait avantageux du gouvernement.
Ainsi, pour flatter l’opinion nationaliste, la Loi sur laïcité de l’État (en fait sur les vêtements portés par ses employés), des politiques migratoires en apparence fermes, mais changeantes et manquant de clarté, et une loi minceur sur la langue officielle qui lui permet de se positionner comme protectrice du fait français.
Il ne faut pas oublier que la CAQ est une coalition, dont l’unique ciment est François Legault, et que celui-ci n’a comme boussole que des sondages. De plus, elle est tiraillée entre l’affairisme des anciens du PLQ et le nationalisme souverainiste de ceux du PQ.
Le seul domaine où elle excelle, c’est la business de la subvention aux entreprises (voir celle, lourde et risquée, à Northvolt, et celles attribuées en 2021-2022 aux entreprises Bouclin, qui couraient alors vers la faillite). Le tout sous la houlette du ministre de l’Économie Fitzgibbon, dont la marque de commerce semble être le copinage.
Malheureusement pour la CAQ, toutefois, le Québec est une terre sociale-démocrate où la connivence entre le gouvernement et les grandes entreprises reste suspecte.
À la fin de son premier mandat, certains observateurs disaient que la CAQ avait été malchanceuse d’avoir gouverné pendant la pandémie de COVID, mais on constate maintenant que cette calamité lui a été favorable.
En effet, François Legault a alors réussi à incarner le «père de la Nation», dont il se présentait comme le protecteur, mais dont en fait il était le Père Fouettard (voir mon texte dans le livre collectif Crise sanitaire et régime sanitariste).
Cela explique en partie pourquoi le bilan des gouvernements Legault depuis 2018 est si mince et que seules en ressortent l’abolition des commissions scolaires et la création d'un tribunal spécialisé en violences sexuelle et conjugale. Quant aux réformes des systèmes de la Santé et de l’Éducation, la population espère pour le mieux, mais ne s’attend guère à des miracles.
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En fait, si on compare le bilan du régime Legault à ceux des gouvernements du Québec depuis un siècle (mandat d’un minimum de quatre ans), on constate rapidement qu’il fait piètre figure face à ceux dirigés par Adélard Godbout (1939-1944), Jean Lesage (1960-1966), Daniel Johnson et JJ Bertrand (1966-1970); Robert Bourassa (1970-1976; 1985-1994), Lucien Bouchard et Bernard Landry (1996-2003), et même Jean Charest (2003-2012) et Philippe Couillard (2014-2018).
Les seuls auxquels il fait concurrence dans la médiocrité sont ceux dirigés par Maurice Duplessis (1936-1939; 1944-1959) et Alexandre Taschereau (1920-1936): rien de glorieux.
La chute brutale du parti dans les sondages, révélée par le dernier sondage Pallas, ne saurait surprendre: la CAQ est passée de 41% (élection de 2022) à 24%, et même à 17% dans la ville de Québec, où il a réussi à déplaire aussi bien aux partisans du troisième lien qu’aux supporteurs du tramway.
Cette dégringolade illustre bien l’adage «qui vit par l’épée périra par l’épée».











