Haïti: «les policiers kenyans incapables d’arrêter le chaos»

Un policier kenyan se tient à côté d'un véhicule blindé lors d'un déploiement près du palais national, dans le centre-ville de Port-au-Prince, en Haïti, le 17 juillet 2024. Photo: Clarens SIFFROY pour l’AFP.

Lundi le 26 août 2024, à 13:05

Avocat auprès de l’ONU, André Sirois nous explique pourquoi il estime vouée à l'échec la mission internationale dirigée par le Kenya pour rétablir l’ordre en Haïti.

 

Depuis la fin juin, une force multinationale dirigée par le Kenya est sur le terrain en Haïti afin d’aider les autorités locales à combattre les gangs qui terrorisent la population. Mais selon André Sirois, la Mission ne sera pas en mesure de rétablir l’ordre dans ce pays en raison du manque d’équipement et de personnel. 

 

De plus, la méconnaissance du territoire et des deux langues officielles des Haïtiens représente un obstacle majeur pour la Mission dans sa quête de réussite. 

 

André Sirois est avocat auprès de l’ONU et expert en relations internationales.

 

Simon Leduc: Depuis la fin juin, une force multinationale menée par le Kenya est en Haïti pour aider la police du pays à rétablir l’ordre. Comment cela se passe-t-il sur le terrain?

 

André Sirois: «Premièrement, il faut savoir que ce n’est pas une force de l’ONU. Les Américains et les Canadiens ne voulaient pas aller dans ce pays afin de combattre les gangs. 

 

La Force multinationale ne semble pas être en mesure de bien effectuer son travail qui est de rétablir l’ordre dans la Perle des Antilles. Les agents kenyans et leurs alliés sont incapables d’arrêter la violence et le chaos.

 

Par exemple, une émeute a eu lieu dans la prison de Saint-Marc il y a quelques jours. C’est la troisième émeute sérieuse dans une prison en quelques mois. Il y a eu douze morts parmi les détenus. 

 

Les causes de ces violences sont multiples: un problème d’hygiène, le manque de nourriture et le surpeuplement dans les établissements carcéraux haïtiens. Depuis le 16 août, tout serait toutefois sous contrôle, selon le procureur Venson François, après l’intervention de la police nationale. La Mission ne serait pas intervenue dans cette émeute.

 

 

Des membres de la police kenyane posent avec des membres de la police haïtienne lors d'une conférence de presse annonçant qu'ils participeront à la lutte contre les bandes armées, à Port-au-Prince, le 8 juillet 2024. Photo: Clarens SIFFROY pour l’AFP.

 

 

Subséquemment, la semaine dernière, Le Nouvelliste, le plus ancien quotidien de Port-au-Prince, a révélé que dans une opération conjointe de la Mission multinationale et de la police haïtienne à Ganthier, en banlieue de Port-au-Prince, la Police nationale a dû intervenir pour couvrir et protéger la Mission afin de la tirer d’affaire. 

 

Selon des témoins, les membres de la Mission se sont fait tirer dessus sans riposter par des membres du gang extrêmement dangereux des 400 Mawozos. La même chose est arrivée dans les villes voisines. Bien entendu, la Mission nie tout, mais personne ne la croit…

 

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Les frustrations causées par cette dernière sont aussi partagées par le gouvernement transitoire, dont plusieurs membres sont accusés de corruption pour avoir tenté d’obtenir des pots-de-vin d’organisations non gouvernementales internationales…

 

Les autorités haïtiennes critiquent publiquement la Mission pour son manque d’équipements (hélicoptères et véhicules blindés) et de personnel. Cela commence donc bien mal pour la mission dirigée par le Kenya.»

 

Selon vous, ce déploiement de policiers sous le leadership du Kenya est donc voué à l’échec? 

 

André Sirois: «Je pense que la Mission ne pourra pas réussir à rétablir l’ordre dans ce pays. Il faut savoir que les agents kenyans, qui sont sur le terrain, ne connaissent pas du tout le territoire haïtien. De plus, ils ne parlent pas les langues de la population locale (le créole haïtien et le français): ils ne pourront pas communiquer avec elle. 

 

De plus, les Haïtiens n’aiment pas beaucoup les Africains en raison du lourd passé de l’esclavage. Il faut se rappeler que ce sont des dirigeants africains qui ont fourni de la main-d’œuvre esclavagiste aux puissances coloniales. Les Haïtiens ont été des esclaves. C’est pour ces raisons surtout que la population haïtienne sera hostile aux policiers kenyans.

 

Alors, les chances de succès de cette force multinationale dans ce pays des Antilles sont extrêmement minces.»

 

Que doit-on faire pour que la Force multinationale se comporte de façon adéquate avec la population haïtienne?

 

André Sirois: «Il faut s’assurer que les agents de la Mission respectent la population locale. Des missions de sécurité multinationales ou étrangères précédentes en Haïti ont été entachées par des violations des droits humains de grande ampleur en bénéficiant d’impunité généralisée. 

 

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Ana Piquer, la directrice pour les Amériques d’Amnistie internationale, insiste pour que "toutes les mesures nécessaires soient prises avant et durant le moindre déploiement en Haïti, afin d’éviter que l’histoire ne se répète".»

 

Les autorités kenyanes sont-elles favorables à la participation de leur pays à cette mission internationale?

 

André Sirois: «La Mission ne fait pas du tout l’unanimité au Kenya. Par exemple, la journée du départ du contingent pour Haïti, de violentes émeutes à Nairobi ont fait plusieurs morts et de nombreux blessés. 

 

Les observateurs internationaux ne se sont pas gênés pour demander comment la police kenyane pouvait prétendre instruire la police nationale haïtienne (et dans quelle langue?), alors qu’elle est incapable de maintenir l’ordre dans son propre pays!

 

De plus, la Justice kenyane a rendu un arrêt interdisant au gouvernement d’envoyer cette mission en Haïti. Malgré cela, des Kenyans ont été déployés dans la Perte des Antilles.  

 

En résumé, les Haïtiens sont généralement hostiles à toute intervention étrangère sur leur sol. C’est pour cela que les missions antérieures ont échoué. La mission dirigée par le Kenya est donc vouée à l’échec.»