La condamnation et la réprobation de la Russie pour son invasion de l’Ukraine ne sont ni unanimes ni mondiales, malgré l’impression qu’en donnent les médias occidentaux.
Dans les faits, contrairement à l’impression laissée par les grands médias occidentaux, la coalition de pays approuvant les sanctions économiques contre la Russie se limite principalement aux pays de l’OTAN et aux pays d’Asie du Nord comme le Japon et la Corée du Sud, notamment.
Le refus par certains pays de participer aux sanctions économiques laisse entrevoir les grandes lignes qui définissent les blocs qui prennent forme sur l’échiquier mondial et qui marqueront le 21e siècle.
Alliance russo-chinoise: vers un monde multipolaire
Lors d’une visite en Chine au mois de mars dernier, le ministre des affaires étrangères russe, Sergey Lavrov, a déclaré vouloir établir un monde «multipolaire, juste et démocratique», un sentiment auquel son homologue chinois, Wang Wenbin, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinois, a fait écho en souhaitant «faire progresser la multipolarité mondiale». Ces déclarations communes ont non seulement officialisé l’alliance entre les deux pays alors que le conflit ukrainien faisait rage, mais également leur objectif commun : mettre fin au monde unipolaire américain.
La Chine perçoit la portée de l’influence militaire et diplomatique américaine en Asie-Pacifique comme étant une menace directe à sa propre sécurité et, surtout, au rayonnement de son influence en Asie et bien au-delà.
En un mot, un monde unipolaire américain entrave les ambitions hégémoniques chinoises. Un choc de ces deux titans semble difficile à éviter.
La Russie, de son côté, ne peut rêver de rétablir seule le monde bipolaire du temps de l’Union soviétique, lorsque cette dernière menait une alliance mondiale qui tenait tête à l’Occident, l’OTAN et les États-Unis. Une entente avec la Chine lui confère donc un allié économique de taille tout en apaisant les tensions historiques à la frontière russo-chinoise.
Surtout, la Russie considère un monde dominé par les États-Unis comme étant particulièrement instable, alors que les institutions internationales en étaient venues à refléter progressivement la vision «messianique» de la démocratie libérale américaine, justifiant des interventions américaines aux quatre coins de la planète.
Un pôle constitué des puissances russes et chinoises pourrait restreindre l’aventurisme américain, même si la Russie joue le rôle du partenaire junior de cette nouvelle alliance.
Le retour des pays non-alignés
Plusieurs pays d’Amérique latine, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Asie du Sud refusent toujours de participer aux sanctions économiques contre la Russie, alors que cette dernière récolte les fruits d’une stratégie d’expansion de ses relations économiques, diplomatiques et militaires dans ces régions au courant des vingt dernières années.
Quand on ajoute l’influence commerciale chinoise croissante dans la plupart de ces régions, on comprend que les pays concernés se doivent d’adopter une ligne diplomatique qui leur permet de ne pas endommager leur relation l’axe russo-chinois, mais aussi avec l’Occident de qui ils sont toujours en grande partie dépendants économiquement.
Plusieurs pays latino-américains, l’Inde et certains pays du Moyen-Orient perçoivent le conflit ukrainien comme un problème européen qui ne les concerne pas directement, qu’ils soient alliés ou partenaires des États-Unis ou non.
On assiste donc à la réémergence des «pays non-alignés» qui doivent constamment se positionner de façon équilibrée et relativement neutre entre deux grands blocs, les États-Unis et l’Europe d’un côté opposé à la Chine et la Russie de l’autre côté, à l’instar de l’époque de la Guerre froide.
L’Occident sur la défensive
L’invasion de l’Ukraine semble avoir ressuscité les liens entre les pays membres de l’Alliance atlantique que plusieurs pensaient désuète ou dans un état de «mort cérébrale», comme disait le président français, Emmanuel Macron, en 2019.
Après 30 ans de désinvestissement en matière de défense par les puissances européennes, le retour de la menace russe a permis une résurgence des promesses d’augmentation significative des dépenses militaires sur le continent.
Les pays de l’Union européenne qui ont longtemps donné l’impression de se satisfaire de déléguer aux États-Unis la responsabilité de défendre le continent signalent une reprise en main de cet enjeu crucial, fortifiant davantage l’OTAN militairement et politiquement.
Aux côtés des États-Unis, l’Europe a pleinement appuyé les sanctions économiques contre la Russie tout en fournissant une quantité importante d’armes aux forces ukrainiennes depuis le début du conflit. Autant dire que les meilleurs alliés des États-Unis sont encore et toujours les pays européens.
Cependant, malgré la réponse sans ambiguïté de l’Oncle Sam dans son appui à l’Ukraine et à la sécurité européenne, ce dernier prépare surtout et principalement un conflit que plusieurs croient inévitable avec la Chine.
Le «pivot» stratégique des États-Unis vers la région indo-pacifique annoncé sous l’administration Obama démontre que le 21e siècle se décidera en Asie, et ce malgré la rhétorique belliqueuse envers la Russie. Dans ce contexte, les États-Unis voudront probablement éviter de s’embourber en Europe pour dédier le plus de ressources possible à la protection de leurs intérêts dans cette région.
L’Asie, nouveau centre du monde
Si les alignements stratégiques actuels ressemblent étrangement à ceux de la Guerre froide entre l’Ouest, l’Est et les non-alignés, l’axe du monde, lui, se déplace définitivement vers l’océan Pacifique au détriment de l’Europe.











