Profilage et racisme dans la police: et si le problème était ailleurs?

Photo: page Facebook du Service de police de la Ville de Montréal.

Samedi le 8 avril 2023, à 12:10

Pour Joël Monzée, docteur en neurosciences et Patrick Lavallée, policier et auteur en droit policier, les causes du profilage racial sont plus complexes qu’il n'y parait. Et si les policiers n’étaient pas les monstres dépeints par un certain courant?

 

Au cours des dernières années, les médias ont fait ressortir de nombreux drames où des policiers nord-américains ont abattu des citoyens afro-américains. Cela a alimenté un sentiment d’hostilité qui laisse entendre que le racisme est un problème généralisé au sein des forces de l’ordre. 

 

Pour certains, le profilage racial envers les communautés non caucasiennes serait symptomatique de la situation, mais c’est sans doute un raccourci intellectuel qui n’aide pas à comprendre les sources réelles des drames impliquant un policier et un innocent. 

 

Paradoxalement, les sondages confirment que la majorité de la population fait confiance aux policiers. Posons-nous alors la question: cette perception négative des policiers est-elle méritée ou serait-elle l’aboutissement de phénomènes complexes auxquels des solutions existent? 

 

Forte démobilisation 

 

Outre les difficultés inhérentes à leur travail, on observe l’accroissement de symptômes de démobilisation dans les grandes villes de notre continent où de plus en plus de policiers renoncent à leur carrière ou y mettent fin plus tôt que leurs prédécesseurs. Cela complique la vie de leurs collègues et affecte la qualité des services à la population, compte tenu de la rareté de la main-d’œuvre. 

 

Si le racisme et l’agressivité doivent être prévenus par de saines pratiques professionnelles, nous nous sommes sentis interpellés lorsque, récemment, cinq policiers afro-américains ont tué un citoyen afro-américain sans que l’évidence ne laisse croire à un quelconque danger pour les policiers ou la population.

 

Ce drame nous a amenés à réfléchir sur les phénomènes qui peuvent expliquer les dérapages policiers sous un nouvel angle professionnel. 

 

Comment expliquer que des policiers afro-américains s’en prennent à un citoyen de leur communauté ethnique? On a également tous en mémoire l’intervention inappropriée du constable 728 sur le Plateau qui exprima des propos laissant croire à une autre forme de traitement différencié, puisque le citoyen interpellé, comme la policière, étaient tous deux caucasiens.

 

Pour encourager les saines pratiques professionnelles, il est nécessaire de cerner les sources des problèmes déontologiques. Il se peut que le racisme intervienne à l’occasion comme un filtre nuisant à la qualité de l’intervention, mais c’est peut-être un raccourci dans l’analyse des débordements envers certains profils de citoyens.

 

 

 

Si on veut vraiment réduire le risque d’interventions regrettables, il nous faut comprendre que ces êtres humains, qui consacrent leur vie à protéger la population, ne sont pas des monstres, mais des personnes qui ont besoin de soutien.

 

-Joël Monzée et Patrick Lavallée

 

 

La compréhension des causes réelles des comportements professionnels proscrits permet d’outiller les policiers à user de discernement et d’éthique dans leurs interventions. 

 

En résumé, trois aspects devraient être considérés, et ce, d’autant plus qu’il faut donner un support psychologique aux policiers qui pourraient, à certains moments, se sentir plus vulnérables, surtout lorsqu’on constate une montée de violence armée dans les rues de nos villes.

 

Le syndrome de stress post-traumatique

 

En premier, des policiers peuvent avoir été affectés par un syndrome de stress post-traumatique (PTSD). Leur vie ayant été menacée à plusieurs reprises, leur cerveau s’est habilement conditionné à identifier les menaces potentielles.

 

Cela peut notamment les conduire à garder une distance, même dans une intervention bénigne, pour avoir le temps de réagir s’ils sont attaqués, notamment le recours à une arme létale s’ils craignent pour leur vie. L’actualité récente montre que ce n’est pas toujours suffisant.

 

Il y a ici un réel risque de profilage des personnes qui représenteraient un danger anticipé, alors que des biais cognitifs laissent croire que certains membres de communautés ethniques ou sociales sont potentiellement plus dangereux que d’autres.

 

Le racisme vient alors s’inscrire comme un biais de confirmation, et ce, d’autant plus que la pauvreté de certaines communautés est plus généralement associée à la délinquance.  

 

Le risque n’a pas à être réel. L’idée du danger vient jouer dans le cerveau comme lorsqu’on regarde un film d’horreur. On a beau savoir que ce sont des trucages, tout notre corps réagit comme si notre vie était menacée. Cela conduit vers trois formes de réactions: la sidération, la fuite ou l’attaque.

 

L’adrénaline et la testostérone, mais aussi l’entrainement, peuvent alors privilégier l’intervention coercitive et, dans certains cas, occasionner l’emploi d’une force excessive.

 

Le syndrome de trauma complexe

 

Le deuxième élément s’inscrit comme le phénomène de la goutte d’eau: un syndrome de trauma complexe s’installe progressivement ou complique les traces d’une enfance difficile. 

 

Chaque jour, ils sont confrontés à des situations où une personne s’est suicidée, où il y a eu un meurtre ou un accident mortel (qui plus est si un enfant en est victime), où la législation semble relâcher trop vite des suspects ou des coupables, où la hiérarchie ou les élus semblent moins empathiques à leur égard, où leur travail est discrédité dans les médias, où la rudesse devient la forme de relation la plus fréquente, etc.

 

Dans le cerveau, cela finit par occasionner les mêmes réactions de survie qu’un PTSD.

 

Le syndrome de stress secondaire 

 

Une troisième explication s’articule autour du syndrome de stress secondaire qui, dans le milieu de la santé, s’appelle la fatigue de compassion. Il vient perturber l’analyse des situations d’interventions policières, mais aussi celle des supérieurs qui ne reconnaissent plus nécessairement les signes annonçant qu’un policier s’approche d’un point de rupture, car leurs réalités sont trop similaires.

 

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En bref, une vigilance émoussée peut laisser des dérives comportementales s’établir.

 

Des solutions existent

 

C’est ainsi que si on veut vraiment réduire le risque d’interventions regrettables, il nous faut comprendre que ces êtres humains, qui consacrent leur vie à protéger la population, ne sont pas des monstres, mais des personnes qui ont besoin de soutien pour identifier leurs défis personnels et pour développer une saine gestion de leurs émotions afin d’être en mesure d’effectuer leur travail complexe avec l’éthique qu’on est en droit d’attendre d’eux.