Et si seuls les États forts avaient assez confiance en eux pour limiter leur propre action? C’est l’hypothèse d’Elias Massey-Neves, pour qui les conservateurs québécois doivent faire attention de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain...
Au sein du mouvement conservateur a lieu actuellement un débat entre ce qu’on pourrait appeler les conservateurs partisans d’un État fort et ceux d’un État limité.
Les premiers se montrent de plus en plus sceptiques face au libre marché, particulièrement quant aux effets supposés de la dissolution de l’identité nationale et des valeurs traditionnelles, tandis que les seconds souscrivent toujours à la conception du libéralisme classique qui voit dans un État limité et le libre marché les fondations d’une société prospère et libre.
Plus compatibles qu’on ne le croit
Dans une récente entrevue donnée à The European Conservative, l’ex-diplomate britannique David Frost soutient que nous avons tort d’opposer l’économie de marché et la nécessité de reconstruire un sentiment d’identité nationale. D’après lui, les partisans du libre marché négligent trop souvent l’importance de l’État-nation.
Seul un État fort est en mesure de se désengager des choses non étatiques.
Bien sûr, Frost estime qu’un gouvernement conservateur doit s’assurer de maintenir un environnement propice au commerce par des baisses de taxes et d’impôts, un milieu qui vise l’équilibre fiscal et des finances saines tout en garantissant aux entreprises et aux citoyens de l’énergie à prix abordables ainsi qu’un haut niveau de libertés civiles et économiques.
Tout le contraire, en somme, de l’approche techno-managériale des «élites libérales».
Frost soutient que la tendance de l’élite à développer des solutions qui éliminent tout choix politique et qui réduisent la démocratie à une question de processus légaux et de gestion quotidien, au lieu d’un affrontement d’idées, alimente le «populisme» qu’elle craint tant.
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Il me semble justement que c’est cette abstraction du politique qui nous laisse avec un État omnipotent, mais paradoxalement faible, puisqu’il réussit de moins en moins à nous fournir les services qu’il prétend nous garantir tout en s’immisçant davantage dans nos vies.
L’État n’est pas limité dans son action, mais il n’est pas plus fort pour autant. C’est un État «total», mais par faiblesse, pour reprendre l’expression du philosophe et juriste allemand Carl Schmitt.
Car en réalité, nous dit Schmitt, seul un État fort est en mesure de se désengager des choses non étatiques. Le processus de dépolitisation, la création de sphères autonomes, est bien en effet un processus politique!
C’est en ce sens que l’État doit être limité, mais un État limité n’est pas la même chose qu’un État faible. Au contraire, l’État doit être fort pour remplir son rôle politique, pour qu’il soit en mesure d’incarner et de défendre la nation qui lui donne sa légitimité et qui se déploie au sein de la société civile.
L’État-jardin
Pensez à un gouvernement qui agirait comme un jardinier qui s’assure de bien délimiter son jardin, de le protéger, mais qui n’intervient directement dans le jardin que pour arroser certains plants, tailler quelques arbustes, ajouter ou retirer un tuteur, en définitive qui n’agit que pour s’assurer de la vitalité et de la croissance de son jardin.
Un État fort, mais limité dans son action, serait comme ce jardin et son gouvernement en serait le jardinier.
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Vous me pardonnerez cette analogie jardinière, mais je pense qu’elle illustre bien la nécessité pour un mouvement conservateur québécois de ne pas rejeter le nationalisme.
Le retour du politique ne menace pas l’économie. Au contraire, en permettant la création de sphères libres d'État, il assure un minimum de cohésion et une certaine unité morale nécessaire pour éviter que les divisions internes dans la société ne prennent l’allure d’une dynamique d’un jeu à somme nulle et que les institutions de la société civile en soient affaiblies.
Une voie porteuse
J’ai l’intime conviction qu’une bonne partie de l’électorat québécois se rallierait derrière un parti qui serait en mesure d’incarner ce nationalisme conservateur qui implique une réforme du modèle québécois, mais non le rejet de sa plus grande réalisation: la constitution d’un État national pour le peuple québécois.
De l’autre côté, l’État ne peut pas incarner à lui seul le peuple, il faut que celui-ci soit dynamique et vibrant dans la société civile. Ce n’est possible que si on lui garantit les libertés civiles et économiques nécessaires à son épanouissement et que l’on rejette la tentation des solutions entièrement technico-managériales.











