Petit pays de 18 millions d’habitants, l’Équateur traverse une intense période de turbulences dues en partie à la hausse du prix du carburant. Une situation contagieuse? Entrevue avec deux politologues sur le terrain.
«La mobilisation ne va pas s’arrêter là. Le président a baissé le prix de l’essence, mais il ne l’a pas fixé comme demandé et le mouvement s’enracine dans une profonde insatisfaction face au pouvoir», analyse Karen Garzón-Sherdek du Réseau international des femmes politologues.
Depuis Quito, capitale située à 2850 mètres d’altitude, notre interlocutrice décrit une situation pour le moins tendue à l’échelle nationale, marquée par une importante hausse du coût de la vie attribuable en partie à celle du prix du carburant.
«Beaucoup de gens ne peuvent plus manger. En Équateur, le coût de la vie a augmenté plus significativement que dans d’autres pays de la région comme la Colombie. […] Il y a toute la question de la violence quotidienne qui s’ajoute à la récente crise des prisons et aux séquelles de la pandémie», poursuit-elle avec Libre Média.
Le dialogue brisé avec les Autochtones
Dans l’après-midi du 28 juin, le président Guillermo Lasso a rompu le dialogue avec Leonidas Iza, principal leader du mouvement autochtone en lutte contre le gouvernement de Quito, accusé d’avoir laissé le champ libre aux forces «néo-libérales».
«Nous n'allons pas nous rasseoir pour dialoguer avec Leonidas Iza, qui ne défend que ses intérêts politiques et pas ceux de sa base […]. Nous n'allons pas négocier avec ceux qui tiennent l'Équateur en otage», a déclaré le président de centre droit menacé de destitution.
Selon Simón Pachano, professeur de science politique à la Faculté latino-américaine de sciences sociales (FLASCO), le mouvement indigène a commencé à se «radicaliser» durant les manifestations d’octobre 2019, à la fin du mandat du président Lenín Moreno.
«En Équateur, le mouvement indigène a commencé à devenir une force politique en 1990. Mais c’est trente ans plus tard qu’on l’a vu commencer à utiliser la violence de manière forte et généralisée, principalement à Quito», souligne le chroniqueur au journal El Universo.
Le mardi 28 juin, des manifestants armés ont tué un militaire dont la mission était d’assurer la sécurité d’un convoi transportant du carburant. Le même jour, les autorités ont fait état d’au moins cinq blessés. Karen Garzón-Sherdek soulève que des agents provocateurs pourraient avoir infiltré les manifestants. Qui dit vrai?
En octobre 2019, des grèves avaient été décrétées et de nombreuses routes avaient été bloquée par des groupes réclamant la baisse du prix du carburant et, plus globalement, la bonification des programmes sociaux. Les affrontements entre les protestataires et les forces de l’ordre ont causé la mort d’au moins quatre personnes, selon des organismes comme Human Rights Watch.
Karen Garzón-Sherdek voit dans les manifestations d’octobre 2019 l’ancêtre du mouvement de contestation actuel dont les images font le tour du continent latino-américain depuis une quinzaine de jours. «Les prochains mois seront très difficiles», avertit la politologue.
Simón Pachano voit aussi un lien très clair entre les deux vagues de protestation, mais estime que la question du prix du carburant était encore plus «fondamentale» en 2019. Aujourd’hui, le prix de l’essence revêtirait une «valeur plus symbolique» dans un pays où «les niveaux de pauvreté sont alarmants et représentent un problème structurel».
«Ces dernières années, le combat des Autochtones a acquis une dimension idéologique très forte dérivée du marxisme. Certains les présentent comme une force révolutionnaire destinée à lutter contre la bourgeoisie coloniale», précise le professeur de science politique.
Le prélude à d’autres soulèvements dans le monde?
Il est difficile de prédire un dénouement à cette nouvelle vague, mais pour le moment, la conjoncture semble défavorable au retour de la paix sociale, estime Simón Pachano. Destitution du président, autre gouvernement, répression de la part du pouvoir, nouvelle ronde de négociations: «de tous les scénarios qu’on imagine, aucun ne semble vraiment bon».
De l’autre côté, ce dernier observe des similitudes entre la situation dans son pays et la dégradation de la confiance de plusieurs populations dans le monde envers leurs gouvernements. «Il y a des faits qui coïncident», admet-il, alors que le conflit en Ukraine est venu amplifier les dommages à l’économie mondiale produits par la pandémie et sa gestion.
Un point de vue que partage en bonne partie Karen Garzón-Sherdek. «Les pauvres se sentent chaque jour plus pauvres. Sans développement réel en Amérique latine et ailleurs dans le monde, il est clair que la situation pourrait s’étendre à d’autres régions», conclut-elle.











