Duhaime, un pavé dans la mare du consensus

Éric Duhaime de passage à l'émission Tout le monde en parle en février 2022. Photo: page Facebook de Radio-Canada.

Samedi le 1 octobre 2022, à 13:00

Le politologue Philippe Langlois se penche sur la montée du PCQ après avoir analysé le parcours des autres grands partis dans la course. Dernier texte d’une série de cinq.


S’il y a un phénomène politique qui aura marqué les élections de 2022, ce n’est pas tant la domination outrageuse de la CAQ dans les sondages, la mort impromptue d’une reine en pleine campagne ou même le vol de pamphlets électoraux dans les boîtes aux lettres de citoyens. 

Non, c’est plutôt la montée fulgurante du parti conservateur du Québec dirigé par Éric Duhaime. Il n’y pas si longtemps, c'était encore un tout petit joueur électoral qui n’avait récolté que 1,5% des votes en 2018.

La pandémie comme électrochoc  


La popularité de Duhaime, figure très connue du conservatisme au Québec, a grandement contribué à ce que le Parti conservateur monte à ce point dans les sondages, mais c’est réellement la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement qui a contribué à son essor.

L’autoritarisme des mesures sanitaires, la restriction sans précédent des libertés individuelles, la politisation patente de la santé publique, la ségrégation vaccinale et la propagande haineuse envers quiconque oserait critiquer la gestion de la crise ont profondément marqué de nombreux Québécois.

Soulignons aussi qu’aucun parti d’opposition ni aucun média n’a réellement remis en question ce sanitarisme radical. En réalité, la quasi-totalité des institutions sociales au Québec –hôpitaux, universités, médias, instituts de recherche, syndicats, ordres professionnels et autres– ont appuyé ouvertement le sanitarisme ou se sont tues devant sa toute-puissance.

Un nouveau marché politique


Ce décalage entre une partie importante de la population qui manifeste un profond mécontentement envers le gouvernement et les partis d’opposition et les institutions qui ignorent complètement leurs doléances et les méprisent ouvertement est souvent une situation favorable à l’ouverture d’un nouveau marché politique. 

Puisqu’il y a un besoin politique qui n’est pas comblé par l’offre actuelle, un nouveau venu qui prend le temps d’écouter et de légitimer ce besoin se place dans une situation avantageuse où il peut se connecter au mécontentement et croître de façon exponentielle. 

C’est ce qui est arrivé avec le PCQ dans les derniers mois. Duhaime avait-il senti cette opportunité lorsqu’il est devenu chef du parti en 2020? Si oui, force est de reconnaître son flair politique et son audacieux opportunisme. 

L’audace a payé puisque le PCQ est présentement crédité de la deuxième ou troisième place dans le vote populaire, selon les sondages. 

Au niveau fédéral, c’est d’ailleurs un phénomène semblable qui a porté Pierre Poilièvre à la tête du Parti conservateur. Celui-ci a toutefois la chance d’être chef d’un parti très bien établi qui a de très bonnes chances de remporter les prochaines élections contre un Trudeau au bout de son règne. 

Au contraire, Duhaime doit tout bâtir de A à Z sur une scène politique déjà bien remplie et contre un parti au pouvoir qui est encore formidablement populaire.

Profiter du momentum 


Cela pose la question: comment Duhaime s’y prend-il pour profiter de sa lancée et consolider sa position? D’abord, il est bien conscient que le fer de lance du PCQ est le vote anti-sanitariste, et il a dû critiquer la gestion de la pandémie lors de plusieurs apparitions publiques. 

Cela le place à contre-pied des quatre autres partis et des médias qui, eux, font tout pour éviter le sujet, mais qui en même temps ne peuvent se permettre d’ignorer le PCQ. 

À lire aussi: Le PQ va-t-il entrer dans une phase «survivaliste»?


Le chef conservateur est devenu la cible de moqueries et de diverses hostilités, ce qui lui a toutefois permis de se démarquer de l’establishment et d’optimiser sa position au sein de ce nouveau marché politique.

Cela dit, le PCQ n’est pas simplement un parti anti-sanitariste: c’est aussi un parti conservateur et de tendance libertarienne. Duhaime ne peut se permettre de mettre de côté cet aspect. 

Dans notre système politique d’inspiration britannique, nous savons qu’il y a très souvent d’importantes distorsions entre le vote populaire et le nombre de sièges au parlement. Malgré plus de 15% du vote populaire, le PCQ se bat présentement pour gagner ne serait-ce qu’un seul siège. 

Conséquemment, il ne peut se contenter de surfer sur la vague du mécontentement pandémique et arriver deuxième ou troisième dans toutes les circonscriptions. Il doit cibler certains sièges spécifiques et se donner une chance de les gagner.


Faire converger deux forces


C’est là ou l’aspect conservateur entre en ligne de compte. Le conservatisme au Québec, jusqu’à assez récemment, était représenté par la CAQ, mais depuis quatre ans, l’autoritarisme d’État insensé a profondément découragé de nombreux électeurs qui avaient choisi Legault et espéraient un État plus léger et moins interventionniste. 

Certains d’entre eux disent même avoir été «CAQufiés» et se tournent maintenant vers le PCQ qui peut ainsi profiter de l’ouverture d’un deuxième marché politique prometteur, celui des conservateurs frustrés par la CAQ. 

Pour gagner ces électeurs qui se retrouvent particulièrement dans la région de Québec et de la Beauce, Duhaime présente un programme proche de leurs idées et de leurs valeurs. 

On parle donc de libertés individuelles, de la réduction de la taille de l’État, de l’exploitation décomplexée des ressources naturelles, de la place du privé dans la santé et de l’augmentation des limites de vitesse pour les VTT qui parcourent les forêts et campagnes. 

Duhaime va même jusqu’à ignorer le fameux «combat contre le réchauffement climatique» qui est rendu une cause quasi obligatoire pour tout parti politique en Occident.

À lire aussi: Continuer ou s’effondrer?


C’est par la convergence de ces deux marchés politiques que Duhaime peut espérer gagner des sièges et faire entendre une voix discordante à l’Assemblée nationale au sein du chœur sanitariste entonné par la CAQ et les partis «d’opposition». 

Cependant, il risque ainsi de se distancer d’un bon nombre d’électeurs sympathiques à la cause anti-sanitariste, mais qui n’épousent pas les idées économiques de droite ou dites libertariennes. 

L’image d’un VTT bloquant une piste cyclable dans le but de permettre à des amateurs de sensations fortes de rouler plus rapidement entre les arbres n’a certes rien pour plaire à un montréalais cycliste buveur de latté à l’avoine qui refuse de voter QS en raison de leur appui au sanitarisme, mais qui ne peut se convaincre de voter pour un parti de droite comme le PCQ...

Pour le moment, ce n’est pas un problème pour Duhaime, car Montréal et bien d’autres régions sont complètement hors de portée du PCQ, qui doit se concentrer sur Québec. 


À lire aussi:
Le PLQ peut-il survivre à la mort des vieux clivages?


Cependant, le mouvement anti-sanitariste en soi, déjà morcelé et décentralisé, perd la chance de se trouver une institution réellement rassembleuse. 

Cela souligne les limites de l’électoralisme et de la scène politique formelle comme véhicule efficace pour des mouvements sociaux. Cela montre aussi la nécessité de former et de maintenir une lutte qui se fait à la fois en conjonction, mais aussi en dehors du système politique établi.