La réélection de Trump n'est pas accidentelle. Elle révèle les fractures profondes et les dynamiques internes des États-Unis: colère face à l'inflation, méfiance envers l'État fédéral, tensions identitaires et penchants protectionnistes.
Le 5 novembre dernier, les citoyens américains se sont rendus dans les bureaux de scrutin pour élire la personne qui présidera leur fédération pour les quatre prochaines années.
Le résultat de ce suffrage est proprement stupéfiant: la majorité du Démocrate Joe Biden en 2020 (sept millions de voix) a fondu et le candidat républicain a remporté une victoire éclatante par trois millions de voix.
Ce déplacement de quelque 10 millions de voix ne s’explique pas que par la personnalité des candidats, les programmes ou les péripéties de la campagne. Il témoigne de forces profondes qui sont à l’œuvre au sein de la société étatsunienne.
L’inflation génère la colère
À la sortie des urnes, 79% des électeurs pro-Trump ont dit être préoccupés par l’économie, contre seulement 20 % chez les pro-Harris.
Or, comme l’économie américaine fonctionne à plein régime depuis plusieurs mois déjà, il faut supposer que c’est plutôt le prix du panier d’épicerie et de l’essence (qui a atteint les 5$ le gallon en juin 2022) qui a frappé les esprits.
Le Parti républicain serait-il devenu le parti des classes populaires?
La hausse des prix (20% depuis 2021) a été fortement ressentie par la population. Une majorité de citoyens semble avoir rendu l’administration Biden responsable de cette poussée inflationniste alors qu’en fait, elle a surtout été générée par les soubresauts économiques de la pandémie et la guerre en Ukraine. De plus, plusieurs d’entre eux semblent croire que le gouvernement fédéral n’en a pas fait assez pour la juguler.
Sans compter qu’existe aux États-Unis la croyance qu’un mandat de Trump sera meilleur pour l’économie. Son équipe de campagne l’a bien instrumentalisée avec le slogan «Trump will fix it».
Curieusement, un grand nombre d’électeurs semblent n’avoir pas compris que la promesse de Trump d’instaurer des tarifs douaniers mur à mur, centrale dans son programme, risque fort de provoquer une poussée inflationniste et peut-être même un ralentissement économique. Mais en politique, il y a des faits que la raison ne peut expliquer.
L’immigration, grande frayeur du XXIe siècle
Toujours à la sortie des bureaux de scrutin, 89% des électeurs républicains se sont déclarés préoccupés par l’immigration contre seulement 9% des Démocrates. De plus, des sondages récents ont révélé que plus de 50% des Américains sont favorables au projet d’expulsions massives d’immigrants «illégaux» promis par Trump.
On sera peut-être surpris de ce rejet massif des immigrants dans un pays où la majorité des habitants sont issus d’une immigration récente (moins d’un siècle). Mais la migration croissante d’habitants des pays «pauvres» vers l’Europe et l’Amérique du Nord est devenue la source d’une grande peur qui se manifeste dans la plupart des pays occidentaux.
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L’entrisme pratiqué par certains groupes ethniques ou culturels (par exemple, les musulmans) ainsi que la naïveté militante des wokes ont grandement contribué à exacerber ces craintes, pas toutes infondées il faut bien le reconnaître.
Mais ceux qui espèrent que Trump arrivera à expulser les quelque 12 à 13 millions d’«illégaux» qui vivent aux États-Unis seront probablement déçus à cause des coûts pharaoniques et de la gigantesque crise de l’emploi que cette mesure radicale générerait.
Le pays de Dieu
Les États-Unis sont un des pays occidentaux où les religions, et en particulier le christianisme, sont le plus vivaces. Trump l’a bien compris, lui qui a courtisé les chrétiens sans relâche et leur a offert l’interdiction de l’avortement dans de nombreux États sur un plateau d’argent dans son premier mandat.
Les sondages post-scrutin sont très révélateurs: les catholiques sont pro-Trump à 56%, les protestants à 62%, et les évangélistes à 81%, bien que lui-même soit un mécréant; de leur côté, les fidèles des autres religions et les non-croyants sont pro-Harris dans une marge qui varie entre 60% et 79%.
Le Parti républicain est donc devenu le parti des chrétiens, largement à cause de la question de l’avortement. C’est une base électorale solide, qui domine dans le centre et le sud du pays.
Des sentiments protectionnistes
Fondamentalement, et ce depuis leur origine, les États-Unis sont un pays protectionniste, gouverné par des politiciens qui croient que l’économie se portera mieux si le marché intérieur est protégé par des tarifs douaniers.
Cette croyance trompeuse est un credo largement partagé dans la population, pour laquelle les tarifs protègent les emplois, font augmenter les salaires et génèrent la prospérité.
Dans sa campagne, Trump, qui a affirmé que «tariff» est le plus beau mot du dictionnaire, veut imposer des tarifs douaniers de 10% sur tous les produits étrangers et davantage sur les produits chinois.
En fait, un tarif douanier est une taxe imposée aux personnes qui achètent des biens importés, mais la plupart des gens ne le comprennent pas. La promesse trumpienne projette donc une image de force qui plait aux Américains.
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De plus, les États-Unis sont depuis toujours un pays isolationniste, comme l’ont démontré la doctrine Monroe (1823) et la réticence des Américains à intervenir dans les deux guerres mondiales.
Il n’est donc pas surprenant que la politique étrangère de Trump (anti-OTAN, fin de l’aide militaire à l’Ukraine, mépris du multilatéralisme et des institutions internationales, etc.) contribue à sa popularité.
Cet isolationnisme est renforcé par l’impression qu’ont nombre d’Américains d’être les dindons de la farce sur la scène internationale, ceux qui payent alors que leurs alliés s’abritent sous leur parapluie.
L’État fédéral, mal-aimé des Américains
Pour une forte proportion des Américains, l’État fédéral est trop interventionniste. Ceux-ci croient qu’il perçoit trop d’impôts et certains pensent même qu’il est corrompu et dirigé par une élite qui sert ses propres intérêts.
Ils en ont aussi marre d’être dirigés par des privilégiés issus des grandes universités, qui vivent majoritairement dans le Nord-Est ou sur la côte du Pacifique.
L’individualisme foncier des Américains fait qu’un grand nombre d’entre eux trouvent que l’État fédéral intervient trop dans leur vie quotidienne, du prix des denrées jusqu’à l’éducation de leurs enfants en passant par les règles honnies sur les armes à feu. Dans le centre du pays, le libertarisme fait florès.
Avec cet état d’esprit, qui domine dans de nombreux États, dans l’Hinterland en particulier, la promesse de Trump de supprimer plusieurs agences fédérales sonne comme de la musique aux oreilles d’un grand nombre d’Américains. Quand il dit qu’il va drainer le marais de Washington («drain the swamp»), il touche une corde sensible qui résonne fort dans les urnes.
Un pays sexiste et raciste?
Le racisme et le sexisme ont-ils joué un rôle dans la défaite de Kamala Harris? L’affirmer serait sans doute excessif, mais le nier est impensable.
Laissons parler les chiffres: les hommes blancs ont voté à 59% en faveur de Trump, et les femmes blanches à 52%, tandis que les hommes noirs ont voté à 78% pour Harris et les femmes noires à 92%. Au total, les Blancs se sont prononcés à 55% pour Trump et les Noirs à 86 % pour Harris.
De plus, les commentaires sexistes et xénophobes de Trump et consorts à l’endroit de Harris ont projeté sur la campagne électorale une odeur de purin. Et il y a dans ce pays un pourcentage de mâles «alpha» pour lesquels l’élection d’une femme, noire de surcroît, à la présidence est un affront.
Trump, le choix des classes populaires
La scolarisation et l’inculture ont joué dans cette élection un rôle non-négligeable: les non-diplômés ont voté Trump à 62% tandis que les détenteurs d’un baccalauréat et plus ont accordé leurs suffrages à Harris à près de 60%.
Le Parti républicain serait-il devenu le parti des classes populaires tandis que le Parti démocrate serait devenu celui des élites?
This is Showbusiness
Enfin, il faut aussi reconnaître que la politique américaine est devenue une entreprise de spectacle, Trump étant avantagé dans ce domaine parce qu’il est lui-même une créature de la télévision (The Apprentice).












