Diluer pour mieux gagner, une stratégie qui a fait son temps?

Lettre ouverte

Le premier ministre québécois François Legault prend un égoportrait avec deux jeunes femmes le 16 juin 2022. Photo: page Facebook officielle de François Legault.

Mardi le 9 août 2022, à 10:30

Pour le chroniqueur Joey Aubé, «l’extrême modération» dont font preuve les partis en voulant maximiser leurs appuis contribue à alimenter le cynisme dans une société de plus en plus tiède et aseptisée.


En cette période en Occident où les citoyens ont fortement perdu confiance en leurs institutions démocratiques et médiatiques, ne serait-il pas temps que des êtres plus authentiques entrent dans l’arène politique?

La politique est-elle devenue si nauséabonde avec le cynisme ambiant? Sommes-nous devenus si effrayés par l’authenticité des individus dans l’espace public? 

Dans un monde de plus en plus aseptisé et politiquement correct, sommes-nous devenus si sensibles au point où la moindre expression de colère et de ferveur est vue comme un signe de radicalisation ou «d’extrême droite»?


Diluer le message


Au Canada, la plupart des stratégies électorales consistent à diluer le cœur même de ce que les partis représentent pour séduire un électorat plus large et ainsi, augmenter leurs chances de prendre le pouvoir. 

Au Canada, cette réalité est particulièrement criante au Parti conservateur du Canada, même si un grand nombre de partis occidentaux connaissent la même dynamique. 

En politique, la perception compte plus que le contenu, mais ne devrions-nous pas nous méfier davantage des effets négatifs à long terme pour l’intérêt général et les prochaines générations de cette politique grise et terne?

Avec un taux de participation de plus en plus bas dans tous les paliers gouvernementaux et une absence évidente des jeunes de 18 à 30 ans aux urnes, je pense que la question se pose…

L’exemple des conservateurs


Suivant la défaite de Stephen Harper en 2015, le Parti conservateur du Canada en est déjà à sa troisième course à la chefferie en sept ans. 

Quelle fut la stratégie employée lors des deux premières tentatives? Choisir un chef conservateur modéré, un «Red tory» bleu pâle afin de rallier davantage d’électeurs libéraux centristes de l’Ontario, plus précisément ceux de Toronto pour finalement gagner davantage de sièges, et ainsi reprendre le pouvoir.

Première tentative ratée: Andrew Scheer, un homme au charisme inexistant et aux airs puritains par définition peu inspirants. 

Bien que les conservateurs aient regagné 22 sièges en 2019, ils doivent davantage ce regain à la colère d’une partie de la population face à la gouvernance de Justin Trudeau qu’à la performance de Scheer qui a perdu les élections au profit de Trudeau et du Bloc québécois. 

Deuxième tentative ratée: Erin O’Toole, un «good guy», un ancien militaire et un «Red Tory» qui vous dira – on s’en souvient – qu’il a «un plan» à chaque fin de phrase. 

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Résultat: bien que l’élection de 2021 fût injustifiée et inutile, le PCC a quand même réussi à perdre deux sièges aux profits des libéraux. Encore une fois, les conservateurs ont perdu l'élection.

Pour O’Toole, il aura fallu attendre son silence puis son opposition au convoi des camionneurs pour qu’un vote de confiance lui indique la porte de sortie, en février dernier. 

Maintenant, nous sommes en 2022 où un certain Jean Charest, ancien premier ministre libéral du Québec, souhaite répéter le processus. Comme on dit, jamais deux sans trois....

Les limites de la stratégie 


Il est vrai que les clés du pouvoir sont généralement plus au centre qu’à gauche ou à droite et qu’un grand parti doit élargir son message et parfois même le diluer quelque peu pour rejoindre davantage d’électeurs. 

Par contre, si la principale solution pour un parti politique est de sacrifier une partie de ses propres principes pour gagner plus de voix, il se peut que cette démarche soit contre-productive et en vienne à alimenter le cynisme au sein de la population. 

Sachant cette stratégie efficace, cette dynamique pousse d’autres partis politiques à l’utiliser par opportunisme, alimentant le cercle vicieux de l’extrême modération.

Il me semble que c’est le genre de politique sans saveur ni couleur qui rebute la jeunesse et les gens de bonne foi à se lancer dans l’arène politique. 

Le manque de sincérité d’une grande partie de la classe politique explique d’ailleurs la popularité croissante de politiciens comme Pierre Poilievre et Éric Duhaime. Des gens imparfaits, mais honnêtes dans leurs convictions. 

Établir un trop vague consensus en édulcorant son propre message, c’est d’ailleurs ce qu’Emmanuel Macron a fait en France avec son parti En Marche. 

François Legault l’a fait avec la Coalition Avenir Québec. Chez nos voisins, c’est également ce que l’establishment du Parti démocrate a fait en coalisant les candidats centristes en faveur de Joe Biden contre la montée de Bernie Sanders. Maintenant, les démocrates risquent de payer le prix fort de leur choix aux élections de mi-mandat.

Pourquoi prendre le pouvoir pour être un parti de gouvernance d’extrême centre, comme le souhaiterait entre autres Jean Charest chez les conservateurs fédéraux?