Des informaticiens refusent la société de surveillance

Des caméras munies de capteurs sont photographiées à Stockholm en novembre 2022, en Suède. Photo :Jonathan NACKSTRAND pour l’AFP.

Samedi le 13 mai 2023, à 10:00

Plusieurs informaticiens refusent de collaborer au projet du portefeuille d’identité numérique en raison de ses potentielles dérives liberticides et déshumanisantes, observe Sylvie Bergeron, présidente de l’organisme Connexion-U.

 

Après de nombreuses démissions d’informaticiens et de hauts dirigeants de l’administration publique, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique (MCN) et la Société d’Assurance Automobile du Québec (SAAQ) peinent à trouver des spécialistes en informatique pour réaliser le projet du portefeuille d’identité numérique (PIN). Et ce n’est pas seulement en raison d’un manque de ressources.

 

Connexion-U peut affirmer de source sûre que plusieurs d’informaticiens ne souhaitent pas leur expertise et leurs compétences technologiques soient utilisées au détriment de l’humain. 

 

À l’instar des chercheurs en intelligence artificielle (AI), ils sont conscients des risques intrinsèques pour la préservation des droits humains qui reposent principalement sur le consentement libre et éclairé.

 

Toute personne a un droit de regard sur les renseignements qui la concernent et elle en a la maîtrise. Ces informaticiens semblent s’être fait les chiens de garde de ces droits fondamentaux. Ils ont ainsi contribué à l’initiative de Connexion-U – qui a amené des centaines de citoyens à porter plainte – et à retarder le projet du portefeuille d’identité numérique. 

 

 

Éric Caire s’est octroyé le pouvoir de déterminer ce qu’il veut faire avec nos renseignements personnels, par simple décret, sans débat à l’Assemblée nationale.

 

-Sylvie Bergeron, PDG de Connexion-U

 

 

Les plaintes à la CAI ont explosé de 614% en six mois alors que le ministre de la Cybersécurité a refusé de rehausser ses budgets pour qu’elle effectue son travail vigilance adéquatement.

 

La démission de plusieurs informaticiens, sous-ministres et directeurs dans l'administration publique, a donc provoqué un mouvement qui rend difficile la réalisation du projet du portefeuille d’identité numérique.

 

Réingénierie sociale, rupture sociale 

 

Depuis 2003, la société a été reconstruite en douceur grâce à la réingénierie sociale. Les gouvernements ont progressivement délaissé les grands chantiers de société relevant d’une perspective de gestion plus étendue, pour créer une nouvelle structure des pouvoirs, du public au privé, du bien commun aux droits des minorités.

 

Cette rupture avec le sens du bien commun a précédé le besoin d’ajouter d’autres infrastructures, dans le contexte du numérique, et de revoir l’encadrement légal. Les lois québécoises sur la protection des renseignements personnels ont été modernisées à partir de 2020, menant à l’adoption de la loi 25.

 

À lire aussi: Identité numérique: vos libertés deviendront des privilèges

 

Le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Éric Caire, alors en situation de conflit d’intérêts, s’est empressé de faire adopter des dispositions légales lui donnant le pouvoir de passer outre à cette loi, pourtant prépondérante. 

 

En effet, Éric Caire s’est octroyé le pouvoir de déterminer ce qu’il veut faire avec nos renseignements personnels, par simple décret, sans débat à l’Assemblée nationale.

 

Cette loi a déjà été transgressée sans impunité par les institutions bancaires, puis plus récemment par la SAAQ, pour le bénéfice du Service d’authentification gouvernementale du ministre Caire.

 

Le legs de la pandémie

 

Dernier facteur favorable à cette réingénierie sociale: la pandémie. Elle a légitimé une gouvernance par décret, au nom de la bienveillance collective. 

 

D’après des experts, le projet de portefeuille d’identité numérique ne serait qu’une étape transitoire de cette réingénierie sociale destructrice pour l’humain, au profit de l’État et des entreprises privées, dont les institutions bancaires. Elle risque d’enfermer les citoyens dans un régime de contrôle les empêchant d’apporter leur libre contribution à un monde meilleur.

 

Fabrique du consentement 

 

À la suite d’analyses, Connexion-U a fait le constat que des prémisses essentielles à une société démocratique ont été bafouées. Notamment, le secret médical, le droit à l’intégrité de la personne, les lois sur la protection des renseignements personnels et le droit parental ont été enfreints.

 

Le gouvernement a agi de telle sorte qu’il a annulé de facto l’exercice de notre capacité individuelle de faire un libre choix éclairé. Il s’est ingéré dans le corps et dans l’esprit des citoyens et il a inversé des valeurs touchant à toutes les dimensions de la spécificité humaine.

 

La fabrication du consentement, le taxage, le profilage, le traçage, la surveillance et le contrôle sont des outils redoutables pour annuler l’exercice des droits humains. Par conséquent, l’individu se voit privé de sa capacité à s’autogouverner, la condition sine qua non pour maintenir son équilibre mental.

 

Le gouvernement n’est pas à la hauteur 

 

Depuis plus d’un an, Connexion-U a été à même de constater que le gouvernement n’agit plus comme si nous vivions encore dans une société démocratique où les droits et intérêts des citoyens sont au premier plan.

 

La gouvernance par décret, la transgression de la Charte des droits et libertés, des lois sur la protection des renseignements personnels, des principes éthiques et du secret médical sont autant de facteurs illustrant que nos élus vivent dans une structure de gouvernance parallèle déconnectée des intérêts du peuple et allant même à son encontre.

 

Ce nouveau contexte semble rebuter plusieurs informaticiens. Ils refusent de collaborer au projet du PIN en raison des dérives potentielles nous conduisant à vivre dans une société dépossédée de ses droits fondamentaux tels: l’autonomie, l’intégrité de sa personne, le respect de sa vie privée, la liberté de choix et le jugement critique.

 

Dans la mesure où le gouvernement accepte de fragiliser à ce point les fondements mêmes de la démocratie, ces informaticiens sont-ils en train de nous dire que le projet de portefeuille d’identité numérique n’est pas la vision du monde que nous devrions souhaiter pour la société?