Défis en santé mentale –entrevue avec le ministre Lionel Carmant (2/3)

Le ministre Lionel Carmant. Photo: ministère de la Santé et des services sociaux du Québec.

Mardi le 21 juin 2022, à 16:30

Dans cette deuxième partie d’entrevue à Libre Média, Lionel Carmant, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, aborde les grands défis en santé mentale auxquels doivent faire face le Québec et son gouvernement.  


La Presse canadienne rapportait le 16 juin dernier que «le nombre de visites effectuées à l’urgence de l’Hôpital Ste-Justine avait bondi de 70% durant les 20 premiers mois de la pandémie», alors que la pédiatre Mélissa Généreux a publié, en février dernier, des données très alarmantes sur la santé des ados et jeunes adultes.

Joël Monzée: Comment expliquer que le Québec dispose d’un filet social généreux et de 50% des psychologues du Canada, mais qu’il y a autant de détresse et de si longues listes d’attente pour accéder à ces services au public, comme au privé?

Lionel Carmant: «Il faut comprendre deux choses. Au Québec, il y a cette tradition… Je ne sais pas si c’est ainsi ailleurs, mais tout le monde réfère à deux professionnels: le psychologue et le psychiatre. Quel que soit le problème de santé mentale. Je vous donnerais un exemple qui m’a attiré vers l’interdisciplinarité. 
 
Quand j’étais directeur médical du CIRENE[1], les psychologues venaient me trouver pour m’expliquer certaines interventions n’étaient pas de leur ressort. 

Par exemple, un enfant qui est malheureux parce qu’il est désorganisé, ce n’est pas un psychologue dont il avait besoin, mais d’un ergothérapeute. Une famille désorganisée parce qu’elle ne sait pas où trouver de l’aide a besoin d’une travailleuse sociale, pas d’un psychologue.

Il faut donc que les gens comprennent le rôle de chaque professionnel en cas de détresse psychologique. Et il faut aussi que les médecins, par exemple, réfèrent vers la bonne ressource. 
 
Je suis sûr que si on utilise la bonne ressource, on aurait de bien meilleurs résultats. C’est d’ailleurs pour cela que l’on a créé le CIRENE où l’interdisciplinarité est devenue la règle. 
 
L’autre problème qu’on a aussi, c’est que des psychologues nous disent qu’ils peuvent tout faire! C’est sûr qu’ils peuvent tout faire, comme le psychiatre pourrait tout faire. 
 
Cependant, si on veut utiliser les bonnes ressources au bon endroit, il faut que le psychologue se concentre sur la psychothérapie pour les personnes qui ont des troubles mentaux, etc. Et quand on fera cela, on verra sans doute nos listes d’attente diminuer. Mais, pour le moment, tout le monde fait la queue au même endroit.
 
On travaille d’ailleurs au Ministère pour mettre les choses en ordre, pour revoir les listes d’attente, pour voir qui a besoin de quel service, et on va voir une amélioration.

Maintenant, il y a l’enjeu privé-public. Il y a beaucoup de personnes dans le privé, mais eux aussi sont saturés.»
 
Est-ce que la volonté de certaines personnes à vouloir un diagnostic à tout prix ne joue pas un effet pervers?

Lionel Carmant: «D’une manière surprenante, les psychiatres sont beaucoup plus en faveur de l’interdisciplinarité et vont même en faire la promotion. 
 
Par ailleurs, 60% des 20 000 personnes sur nos listes d’attente souhaitent rencontrer un psychiatre pour avoir un diagnostic. Donc, il faut qu’on travaille là-dessus.»

Une raison pour laquelle vous vous êtes lancé en politique, c’était la création et la mise en œuvre du programme Agir tôt. Êtes-vous satisfait?
 
Lionel Carmant: «Je suis content. Malgré la pandémie et le fait que les équipes ont été délestées deux fois pour venir en soutien à la DPJ, au dépistage ou à la vaccination, on a réussi à tout mettre en place dans toutes les régions. 

On se sert, par exemple, de la vaccination à 18 mois pour évaluer les besoins des jeunes enfants. Plus de dix mille enfants ont déjà été évalués.
 
Il y a encore du travail à faire, surtout dans le déploiement où les équipes pédiatriques ne sont pas là pour soutenir nos professionnels. Cela dit, dans des circonstances très difficiles, je suis content du résultat après quatre ans.»
 
Et ce sont des projets qui sont indépendants de ce qu’il se passe dans les écoles?
 
Lionel Carmant: «Oui, notre objectif initial est le 0-7 ans, mais ce qui a été mis en place a surtout visé le 0-5 ans pour qu’ils soit capables d’apprendre lors de l’entrée en maternelle.
 
Maintenant, il y a un enjeu pour la poursuite des services à l’école et je travaille avec le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. On veut une continuité des services.

Ce qu’on a mis de l’avant dans les écoles, ce sont les aspects liés à la prévention: la santé mentale, les dépendances, etc. On encourage aussi la psychologie positive. 

Toutefois, c’est tellement complexe parfois de bâtir des programmes dans les ministères. Par exemple, lorsque nous avons lancé le programme Agir tôt, il y avait trente personnes autour de la table. Les équipes de travail sont gigantesques pour que chaque département soit impliqué.
 
Si on avait voulu faire, d’un coup, 0-18 ans, on n’y serait pas arrivé. Ainsi, on va privilégier les plus jeunes car, plus on agit tôt, plus on peut normaliser le parcours. 
 
On a donc insisté sur le 0-5 ans. Dans une deuxième phase, on va aller vers le primaire, puis ainsi de suite. Surtout dans les périodes de transition où les jeunes perdent leurs repères.[2]»

La consommation de psychostimulants par les écoliers me préoccupe. La situation s’est compliquée durant la pandémie, malgré les conclusions de la commission parlementaire que trois collègues pédiatres[3] et moi avons provoquée en 2019. On peut craindre qu’il en soit de même avec les antidépresseurs désormais. Ne devrait-on pas relancer une réflexion sur l’usage des psychotropes?
 
Lionel Carmant: «Vous allez être content car, dans le plan d’action interministériel, il y a dorénavant un axe pour la prévention de la surmédication dans le TDAH. Il y a un projet-pilote qui se déploie dans Chaudière-Appalaches. 

Je demande qu’on implique des kinés, des psychoéducateurs et d’autres professionnels dans les équipes de pédiatrie pour, avant l’évaluation médicale, accompagner les enfants et les parents. 
 
On espère que la médication sera beaucoup moins utilisée. Il y a déjà des premiers résultats positifs avec un petit groupe. On veut pérenniser le projet et j’espère qu’on aura le budget pour le déployer à travers le Québec.»
 
La CNESST constate de plus en plus de blessés chez de jeunes adolescents, alors qu’ils commencent à travailler de plus en plus jeunes. Pour sa part, Mélissa Généreux a rapporté des statistiques inquiétantes sur la santé mentale des adolescents en lien avec leurs activités professionnelles.
 
Lionel Carmant: «Je me suis senti interpellé dès que le rapport est sorti. En même temps, on ne peut pas interdire le travail chez les ados, car il y a une certaine tradition. Sans compter leur implication, par exemple, dans le milieu agricole. 

On regarde avec le ministre du Travail pour que la CNESST soit très rigoureuse sur leurs conditions de travail. 
 
Il est clair que nous devons nous concentrer sur le bien-être de nos adolescents. D’ailleurs, ce serait contradictoire de déployer autant d’efforts pour la réussite éducative et permettre qu’ils travaillent 20-30 heures/semaine. Il faut que nous restions vigilants.»


[1] Le projet CIRENE, à l’Hôpital Ste-Justine, vise à améliorer le dépistage et l’intervention auprès d’enfants avec des troubles de neuro-développement.
[2] Il existe plusieurs programmes développés par les directions régionales de la santé publique qui viennent en aide aux équipes-écoles pour favoriser les transitions scolaires et les interventions inspirées par la psychologie positive.
[3] En 2019, Valérie Labbé, Pierre Poulin, Guy Falardeau et Joël Monzée ont publié une double lettre ouverte pour, d’une part, signaler l’importante consommation de psychostimulants chez les enfants, dont 14,5% entre 10 et 12 ans, ainsi que, d’autre part, des pistes de solution. Ces lettres ouvertes ont été co-signées par 45, puis 65 autres pédiatres et psychologues. La démarche fut, ensuite, approuvée par l’Association des pédiatres. Une commission d’enquête parlementaire fut alors conduite quelques mois plus tard.