37 migrants africains ont été tués en essayant d’entrer à Melilla avant la découverte au Texas de 53 migrants latino-américains morts asphyxiés dans un camion. À chaque continent sa crise migratoire.
Le 24 juin dernier, au moins 37 migrants sont morts en essayant avec 2000 autres personnes d’entrer par la force à Melilla, une île espagnole située juste au nord du Maroc.
Très violentes pour la plupart, les images de la répression des migrants par les autorités ont suscité une vive controverse et ont amorcé en Europe un nouveau débat sur les causes et les conséquences de la migration.
Comment l’Espagne compose-t-elle avec ces tragédies humaines qui se multiplient? Libre Média en a parlé avec Nicolas Klein, auteur, enseignant et spécialiste de l’Espagne.
Jérôme Blanchet-Gravel: Dans l’ensemble, comment la société espagnole réagit-elle face au rôle que son gouvernement doit jouer dans le contrôle des migrants arrivant par la Méditerranée? Est-elle aussi divisée que la France, par exemple?
Nicolas Klein: «Les divisions à ce sujet sont en effet marquées dans la société espagnole. D’un côté, l’essentiel des soutiens et militants de gauche (notamment chez Unidas Podemos, coalition dont Pablo Iglesias était le dirigeant) estime que le respect des droits de l’homme doit être une priorité absolue de la politique étrangère espagnole, y compris dans le domaine de l’immigration.
De telles personnes s’opposent donc au système de contrôle et de protection des deux villes autonomes espagnoles de Ceuta et Melilla, dans le nord du Maroc, et s’indignent face aux récentes images qui nous sont parvenues de cette dernière. Mais il ne s’agit pas du premier scandale de la sorte, puisqu’ils sont récurrents outre-Pyrénées.
De l’autre côté, les électeurs du centre et de la droite (plus encore chez Vox) estiment que les frontières de l’Espagne doivent être fermement défendues (si ce n’est par tous les moyens) face à ce que certains voient comme une "invasion migratoire". En ce sens, ils estiment que c’est moins la réponse des forces de l’ordre que la gauche elle-même qui est coupable de ce qui se produit à la frontière entre Espagne et Maroc, puisqu’ils l’accusent de perpétuer un "appel d’air" et de protéger, directement ou indirectement, les mafias de passeurs.»
L’Espagne est-elle appelée ou est-elle même déjà le principal point de passage des migrants en Europe occidentale?
Nicolas Klein: «Ce qui est certain, c’est que l’Espagne est l’un des principaux lieux de passage des migrations en Europe occidentale. Le point le plus méridional de péninsule Ibérique, situé à Tarifa en Andalousie, ne se trouve qu’à une petite quinzaine de kilomètres des côtes marocaines.
Par ailleurs, les villes autonomes de Ceuta et Melilla constituent la seule frontière terrestre de l’Europe avec l’Afrique. Depuis les années 80, les immigrés venus du Maghreb, du Sahel, d’Afrique subsaharienne ou même du Moyen- Orient sont donc nombreux à tenter leur chance dans une traversée très dangereuse.
Les côtes andalouses (provinces de Huelva, Cadix, Málaga, Grenade et Almería) font face à un afflux régulier de clandestins, tout comme le littoral de la Région de Murcie et, plus récemment, les îles Baléares. T
Toutes ces régions voient arriver ce que les Espagnols nomment las pateras, embarcations de fortune de très diverses natures qui servent aux immigrés à traverser la mer Méditerranée. Du côté des îles Canaries, le constat est le même, bien que ces embarcations y soient appelées los cayucos.»
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a renvoyé la balle de l’autre côté du détroit en affirmant que la cause de la tragédie se trouvait au Maroc, pays de passage des migrants. Cette affaire risque-t-elle d’affecter la relation entre les deux pays «voisins», alors qu’elles venaient d’être normalisées avec le soutien de l’Espagne concernant l’autonomie marocaine pour le Sahara occidental?
Nicolas Klein: «Pedro Sánchez a surtout salué l’action des forces de l’ordre marocaines, car l’objectif de la récente réconciliation avec Rabat, sur fond de polémique concernant le Sahara occidental, devait notamment déboucher sur une collaboration plus étroite avec le Maroc en matière migratoire.
Le torchon brûle en revanche entre Rabat et Alger, car les autorités marocaines ont accusé leurs homologues algériens de ne pas contrôler les routes migratoires en provenance du Soudan ou de Libye.»
Les villes de Ceuta et Melilla sont espagnoles depuis le XVe siècle, mais Rabat fait valoir leur appartenance au Maroc depuis l’indépendance du pays en 1956. L’incident, et plus globalement les tentatives répétées des migrants d’accéder à ces deux villes, posent-ils à nouveau la question de leur statut espagnol?
Nicolas Klein: «Les revendications marocaines sur les villes autonomes de Ceuta et Melilla sont en effet anciennes, même si elles sont plus ou moins fortes en fonction de l’état des relations bilatérales hispano-marocaines. Lorsque ces relations sont fluides, comme c’est censé être le cas avec la récente réconciliation entre Madrid et Rabat, de telles réclamations se font moins pressantes et publiques.
Néanmoins, elles ne disparaissent pas pour autant et le Maroc continue de revendiquer Ceuta et Melilla. Il s’agira à court, moyen et long terme, d’une pomme de la discorde entre les deux nations voisines (tout comme Gibraltar l’est entre l’Espagne et le Royaume-Uni).
Et ce n’est pas la seule, puisque la délimitation des eaux territoriales entre les deux pays au niveau de l’océan Atlantique, au large des îles Canaries, pose également un problème. La présence de poches de pétrole dans la zone, ainsi que de réserves de tellure au niveau du mont sous-marin Tropic, sont largement en cause dans cette histoire.»













