Le suicide culturel par la noyade démographique?

Le premier ministre canadien Justin Trudeau au dernier sommet du G7, le 27 juin 2022 au château d'Elmau en Allemagne. Photo: Lukhas Barth pour l’AF

Vendredi le 18 novembre 2022, à 14:00

Selon notre chroniqueur Philippe Labrecque, nous assistons à la «noyade» démographique, linguistique et politique du Québec.

 

Le nouveau gouvernement n’aura pas encore pris place à l’Assemblée nationale que l’annonce récente du régime fédéral d’augmenter les seuils d’immigration à 500 000 personnes annuellement, dès 2025, aura relégué à peu près tous les débats de la dernière campagne électorale au Québec à un statut secondaire tellement les conséquences historiques d’une telle politique sont lourdes.

 

On entend déjà le refrain de la logique économique et du «manque de main-d'œuvre» pour justifier ces seuils astronomiques, mais il ne faut pas se leurrer: il s’agit bien d’une politique de la «noyade» démographique, linguistique et, par conséquent, politique du Québec.

 

La «noyade»

 

Une telle politique se traduirait par une immigration permanente d’approximativement 115  000 personnes annuellement au Québec, plus du double des seuils actuels, si la province souhaite maintenir son poids démographique au sein de la confédération.

 

À ceci, il faut ajouter l’immigration temporaire qui devient souvent permanente (étudiants et travailleurs) ce qui gonfle substantiellement le nombre des nouveaux arrivants avec l’impact qu’on sait sur la vitalité du français dans l’espace public, surtout à Montréal, capitale économique de la province.

 

Le démographe et universitaire Guillaume Marois, qui, en prenant compte des taux actuels de francisation des immigrants et les nouvelles cibles d’Ottawa en vient aux conclusions suivantes: en 2061, les francophones ne représenteront approximativement que 65% de la population de la province et 40% à Montréal, dans le meilleur des cas.

 

En se basant sur une étude de Statistique Canada datant de 2017 et anticipant des seuils d’immigration largement inférieurs à ce qui vient d’être annoncé par Ottawa, Frédéric Lacroix, physicien et chercheur indépendant, envisageait un scénario encore plus pessimiste avec une chute du poids démographique des francophones sous la barre des 70% dès 2036 au Québec.

 

Les insultes et accusations habituelles qui accompagnent toute analyse lucide des conséquences démographiques et politiques de l’immigration, ces dernières se résumant toujours à ouvrir les portes plus grandes, ne changeront rien à la réalité qui s’impose: à ce rythme, le Québec francophone ne survivra au 21e siècle que dans une forme résiduelle et agonisante.

 

Question référendaire

 

De telles projections démographiques pour la province imposent l’immigration comme seule question structurante et déterminante de la politique québécoise contemporaine, à savoir quelle posture le gouvernement provincial du Québec adoptera face au grand projet d'ingénierie sociale d’un régime fédéral qui souhaite créer un Canada de 100 millions d’habitants d’ici la fin du siècle, soit approximativement le triple de la population actuelle du pays.

 

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S’il devait y avoir un référendum sur l’indépendance du Québec ou sur un contrôle total des politiques d’immigrations au niveau provincial dans les prochaines années, aussi peu réaliste cela peut-il sembler pour l’instant, une question s’imposerait: 

 

Voulez-vous que le Québec reste dans le Canada et consentir à votre minorisation démographique, culturelle et linguistique à terme, ou désirez-vous la maîtrise des frontières du Québec et de ses politiques d’immigrations?

 

Si ce référendum ne reste qu’hypothétique, il ne faut pas croire que la question ne nous ait pas déjà posé par l’entremise de notre classe politique.

 

Le «suicide»

 

Malgré un certain retour de la question nationale et de la confrontation inéluctable avec le régime fédéral lors de la dernière campagne électorale, on peut déjà déceler l'aplaventrisme qui risque fortement de marquer le nouveau gouvernement alors qu’on apprend que le premier ministre, François Legault, celui-là même qui jugeait des seuils d’immigration au-delà de 50 000 annuellement comme étant «suicidaires» considérerait déjà d’accepter «sous conditions» les seuils deux fois plus élevés par le gouvernement fédéral.

 

Devons-nous conclure que le premier ministre du Québec consent audit «suicide» québécois s’il plie devant Ottawa sur cette question?

 

Si de tels seuils mènent effectivement à la «noyade» du Québec, il devient difficile de ne pas en venir à la conclusion qu’Ottawa tente pour une énième fois de raviver le Rapport Durham.

 

Un «destin crépusculaire»

 

Face à ce suicide par la noyade, notre élite politique et les Québécois eux-mêmes devront renouer avec la nature fragile de notre existence, avec l’idée de survivance et traduire cette condition politiquement.

 

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Jouer à l’autruche et continuer de se limiter maladivement aux débats de gestion gériatrique de la société québécoise ne nous permettra pas d’éviter l’inéluctable, soit ce «destin crépusculaire que [nous] promettent les architectes de la fédération canadienne», comme l’anticipe l’essayiste Alexis Tétreault.

 

Il ne nous reste à espérer que les Québécois possèdent encore la vitalité nécessaire pour vouloir toujours être maître de leur destin.