Guerre en Ukraine, montée de la Chine, déclin de l’empire américain: quel type de politique extérieure le Canada doit-il adopter pour jouer un rôle plus actif et constructif dans le monde? Libre Média en a discuté avec le chercheur Jocelyn Coulon.
Jocelyn Coulon, auteur de plusieurs livres et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), estime qu’Ottawa doit renouer avec une approche réaliste des relations internationales dans une époque marquée par le recentrement du monde en Asie.
Simon Leduc: Quel bilan faites-vous de la politique étrangère du gouvernement Trudeau?
Jocelyn Coulon: «Cela dépend sur quel élément on se base. Pour certains, si la politique étrangère du Canada est centrée sur les relations commerciales, économiques, militaires et politiques avec les États-Unis, alors le bilan est positif.
Par exemple, on a signé un nouvel accord de libre-échange avec les autorités américaines. Il ne faut pas oublier qu’il nous a été imposé par l’administration Trump. Quels seront les bénéfices que le Canada va en tirer? Je crois qu’il est trop tôt pour l’évaluer, mais cela nous permet d’avoir un nouveau cadre de relations commerciales avec nos voisins du Sud.
Par contre, dans les autres domaines que sont l’Afrique, le multilatéralisme, le désarmement, l’Amérique latine et l’Europe, le bilan de notre pays n’est pas brillant.
En juin 2022, la défaite historique de la candidature du Canada au Conseil de sécurité de l’ONU l’illustre très bien. Cet échec est le jugement de la communauté internationale sur notre diplomatie. Notre dépendance envers les États-Unis va s’accroître continuellement. Le pays sera de plus en plus aligné sur la superpuissance américaine.
À plus long terme, l’approfondissement de nos relations avec les États-Unis va mener à la mise en place d’une forteresse nord-américaine qui limitera nos relations avec le reste du monde. Mais, n’est-ce pas inévitable, compte tenu de la force d’attraction des États-Unis et de notre emplacement géographique?»
Quel genre de relation le Canada doit-il entretenir avec la Chine?
Jocelyn Coulon: «Tout d’abord, rappelons que nos relations avec la Chine étaient très bonnes entre 2015 et 2018. En 2016, le Canada a réécrit sa stratégie envers la Chine. C’est la première fois depuis les années Mulroney que le Canada revoyait de fond en comble sa relation avec le géant chinois. On avait décidé d’en faire une priorité stratégique pour le pays.
Mais en 2018, tout a basculé avec l’arrestation de Meng Wanzhou, l’affaire des deux Michael emprisonnés et la dégradation des relations entre Pékin et Washington.
Compte tenu de cela, le Canada ne peut pas revenir à la politique antérieure avec la Chine. Il faudra faire preuve de prudence tout en gardant un œil sur l’immense marché chinois.
L’avenir du monde est en train de se construire en Asie et nous devons trouver une voie pour entretenir des relations apaisées avec la Chine.»
Le Canada a-t-il bien joué ses cartes dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine?
Jocelyn Coulon: «Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991 jusqu’au déclenchement de la guerre en février, notre alignement sans nuance sur Kiev ne nous a pas permis de jouer un rôle constructif entre les deux pays.
En fait, nous avons sacrifié nos relations avec Moscou, essentiellement pour des raisons électoralistes. C’est stupide, car encore là, nous devons faire face à notre géographie: la Russie et le Canada occupent 75% de l’Arctique!
Il est donc nécessaire d’entretenir une relation avec la Russie afin de défendre nos intérêts. Le conflit actuel gèle encore plus la relation, mais tôt ou tard, il faudra recommencer à dialoguer avec les Russes.»
Quel type de diplomatie le pays doit-il mettre en place pour jouer un rôle plus important sur la scène internationale?
Jocelyn Coulon: «Les circonstances créent les occasions. Entre 1945 et le début des années 2000, la diplomatie canadienne a été guidée par ce principe.
Pearson, Trudeau, Mulroney et Chrétien ont compris que pour se distinguer des États-Unis et avoir de l’influence sur la scène internationale, le Canada devait se montrer audacieux et imaginatif face aux problèmes du monde. Ces gouvernements ont créé une identité plus propre au Canada sur la scène internationale.
Cette approche a produit des bénéfices en terme diplomatique: l’élection du Canada au Conseil de sécurité de l’ONU, le recrutement de personnel canadien pour occuper des postes très importants dans des organisations internationales, à l’instar de Louise Fréchette comme vice-secrétaire générale des Nations Unies. Elle a été la première à occuper ce poste.
Le Canada a tout perdu cela en une quinzaine d’années pour des raisons idéologiques et politiques. Le Canada doit donc redécouvrir cette diplomatie qui fut un grand succès jusqu’aux années 2000.»













