À Madrid, Javier Milei internationalise sa bataille culturelle

Isabel Díaz Ayuso et Javier Milei à Madrid, dans le cadre de la visite du président argentin en Espagne, le 21 octobre 2026. Photo: page Facebook officielle d’Isabel Díaz Ayuso.

Mercredi le 21 octobre 2026, à 19:20

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À Madrid, Javier Milei internationalise sa bataille culturelle
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En visite à Madrid du 19 au 21 octobre 2026, Javier Milei s’est invité dans la campagne électorale espagnole. Une façon d’exporter sa bataille culturelle tout en cherchant à renforcer sa légitimité en Argentine. Le compte rendu de Nicolas Klein.

 

Ce voyage, qui constituait son septième séjour en Espagne depuis son arrivée au pouvoir (en décembre 2023), n’a comporté ni entretien avec le président du gouvernement espagnol sortant, le socialiste Pedro Sánchez, ni audience avec le roi Philippe VI.

 

En revanche, le chef d’État argentin a multiplié les tribunes économiques et les gestes adressés à la présidente de la Communauté de Madrid, la conservatrice Isabel Díaz Ayuso, et à Santiago Abascal, président du parti de droite «radicale» Vox, le tout à six semaines des élections générales anticipées espagnoles du 29 novembre.

 

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Notre voisin ibérique est ainsi devenu le relais d’une bataille idéologique où diplomatie d’État et campagne partisane se chevauchent.

 

À Madrid, la diplomatie passe à la tronçonneuse

 

Le 21 octobre, au forum Nueva Economía, Javier Milei a défendu son programme de réduction drastique des dépenses publiques devant des responsables économiques, des diplomates et des dirigeants d’entreprise.

 

Son passage à l’Université du Roi-Juan-Carlos, auprès de l’économiste espagnol Jesús Huerta de Soto (mentor de l’école autrichienne), a prolongé le message: l’austérité doit apparaître comme une doctrine cohérente et non comme un expédient budgétaire temporaire.

 

Le président argentin Javier Milei arrive à un forum économique à Madrid, le 21 octobre 2026. Photo: Thomas Coex / AFP.

 

 

La tribune économique s’est toutefois vite muée en réunion politique. Javier Milei a en effet qualifié Pedro Sánchez de «dictateur imprésentable» et de «voleur» puis a appelé les Espagnols à chasser les socialistes du pouvoir dans un peu plus d’un mois.

 

Il a aussi accusé le gouvernement ibérique d’exploiter la question migratoire autour de Ceuta et célébré la conquête espagnole des Amériques à l’époque moderne.

 

En associant immigration, mémoire coloniale et rejet du socialisme, il s’est par voie de conséquence directement invité dans les thèmes de la campagne du 29 novembre.

 

Le duel Sánchez-Milei, épisode II

 

Cette passe d’armes poursuit en réalité une crise ouverte en mai 2024. Après qu’Óscar Puente, ministre des Transports et de la Mobilité durable, a insinué à ce moment-là que le président argentin s’exprimait généralement sous l’effet de substances psychotropes, Javier Milei a attaqué Pedro Sánchez et son épouse Begoña Gómez (sous le coup d’accusations de corruption et de conflit d’intérêts) lors d’un rassemblement organisé à Madrid par Vox.

 

L’Espagne a longuement rappelé son ambassadrice à Buenos Aires et les relations bilatérales n’ont été normalisées qu’en octobre de la même année avec un nouvel ambassadeur… sans pour autant dissiper l’inimitié politique.

 

En 2026, Madrid a également condamné les nouvelles insultes sans pour autant prendre de mesures de rétorsion contre son partenaire latino-américain: Pedro Sánchez a préféré retourner l’attaque.

 

Dans une vidéo, il s’est fièrement revendiqué zurdo (c’est-à-dire «gauchiste», terme souvent employé par Javier Milei) et a cité parmi ses grandes réussites les pensions de retraite, le salaire minimum, les congés parentaux, le droit à l’avortement et son opposition à la guerre.

 

Un extrait de Fanático, chanson de Lali Espósito critique envers le locataire de la Casa Rosada, a de plus donné un écho pop au contenu du discours.

 

Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) cherche ainsi à cadrer le scrutin comme un choix entre protection sociale et austérité, rejetant ses adversaires de droite du Parti populaire (PP) dans un espace clivant.

 

Isabel Díaz Ayuso et Santiago Abascal, alliés hors protocole

 

En l’absence de rencontre avec Pedro Sánchez, les images fortes du séjour sont venues de la droite.

 

Le 21 octobre, Javier Milei s’est entretenu à huis clos avec Isabel Díaz Ayuso, présidente de la Communauté de Madrid, dans les locaux du canal Isabelle-II. La dirigeante conservatrice lui avait déjà remis la Médaille internationale de Madrid en juin 2024 et cette nouvelle réception lui offrait donc une reconnaissance politique hors du gouvernement central.

 

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Le tête-à-tête avec Santiago Abascal, chef de Vox, n’a pour sa part pas eu lieu car ce dernier était en tournée électorale dans le nord de l’Espagne.

 

Les deux dirigeants se sont néanmoins parlé en visioconférence, depuis le véhicule du président de Vox d’un côté et le siège madrilène de Disenso (laboratoire d’idées de Vox) de l’autre. Santiago Abascal a sans surprise approuvé les attaques contre Pedro Sánchez.

 

La séquence résume la diplomatie parallèle de Javier Milei outre-Pyrénées, construite avec des responsables régionaux, des partis et des réseaux idéologiques alors même que les canaux avec l’exécutif restent bloqués.

 

Une campagne sous tension

 

Outre-Pyrénées, la Ley de Nietos, issue de la loi espagnole de mémoire démocratique de 2022, a facilité l’accès à la nationalité espagnole aux descendants d’Espagnols exilés, notamment sous le franquisme (1939-1975).

 

Or, ce mois-ci, la Cour suprême a provisoirement suspendu le vote de 163 020 électeurs naturalisés et inscrits à l’étranger le temps de vérifier leur filiation et l’exil de leurs ancêtres.

 

Ils représentent environ 6 % des quelque 2,7 millions d’inscrits au CERA (recensement des Espagnols de l’étranger) et l’Argentine est précisément un des pays les plus concernés.

 

Le défenseur du peuple espagnol, Ángel Gabilondo, a de son côté saisi la Cour constitutionnelle espagnole afin de casser cette suspension. Pourtant, le 21 octobre, celle-ci a rejeté son recours par dix voix contre deux, le jugeant prématuré car la procédure ordinaire n’est pas achevée.

 

Elle n’a donc pas tranché sur le fond ni définitivement retiré le droit de vote à ces 163 020 personnes.

 

Le président argentin Javier Milei s’adresse aux médias après un forum économique à Madrid, le 21 octobre 2026, à moins de six semaines des élections législatives espagnoles. Photo: Thomas Coex / AFP.

 

 

Certains électeurs concernés par la Ley de Nietos pourront voter s’ils certifient auprès de leur consulat que leurs ancêtres ont réellement été exilés pour des motifs politiques, idéologiques ou liés à leur orientation sexuelle durant la période concernée alors que les autres restent dans l’incertitude.

 

Dans ce contexte, la droite espagnole dénonce un élargissement suspect du corps électoral tandis que les défenseurs des naturalisés redoutent une privation collective de leur droit de vote sans examen individuel.

 

À quelques semaines du scrutin, mémoire, règles administratives et calcul électoral s’entrecroisent… toujours avec l’Argentine dans un coin de l’image.

 

Vaca Muerta contre Sea Lion: le pétrole comme levier

 

Javier Milei a de plus profité de sa visite à Madrid afin de porter le dossier des îles Malouines (administrées par le Royaume-Uni mais revendiquées par l’Argentine) et de leurs ressources en mer.

 

Il a exclu l’option militaire afin de les récupérer mais qualifié la présence britannique de risque régional.

 

Il a par ailleurs averti les partenaires du projet d’extraction pétrolière Sea Lion, à savoir Navitas Petroleum (Israël) et Rockhopper Exploration (Royaume-Uni), qu’ils ne pourraient pas faire des affaires dans son pays s’ils opéraient dans des eaux contestées.

 

La menace cible notamment l’accès à Vaca Muerta, vaste gisement de pétrole de schiste au cœur de la stratégie énergétique de l’Argentine.

 

Le projet Sea Lion, qui doit être mené à bien à environ 220 kilomètres au nord des îles Malouines, représente un investissement estimé à 2,2 milliards de dollars et pourrait entrer en production en 2028.

 

Le 28 septembre, Buenos Aires a annoncé un arbitrage au titre de la Convention de l’ONU sur le droit de la mer; le 13 octobre, la Casa Rosada a demandé des mesures provisoires.

 

Le Tribunal international du droit de la mer, sis à Hambourg (Allemagne), entendra les parties en litige les 10 et 11 novembre; Londres défend la légalité du projet là où l’Argentine cherche à empêcher qu’il crée un fait accompli avant l’examen du différend.

 

Menacer l’accès à Vaca Muerta ajoute de fait un levier commercial à la procédure juridique et vise aussi les financeurs et les sous-traitants.

 

Exporter la guerre culturelle, importer la légitimité

 

Cette diplomatie offensive répond en grande partie aux besoins politiques de Javier Milei en Argentine. Son gouvernement vante en effet la lutte contre l’inflation et le déficit mais son bilan social demeure fragile.

 

De fait, l’inflation annuelle est tombée de 160,9% en novembre 2023, juste avant son arrivée au pouvoir, à 33,4% en septembre 2026, mais la pauvreté est remontée de 28,2% au second semestre de 2025 à 32,3 % au premier semestre de 2026.

 

La désinflation est par conséquent marquée mais les ménages argentins restent éprouvés. Devant les élites madrilènes et ses alliés conservateurs, Javier Milei peut dans ce contexte mettre l’accent sur les soutiens étrangers à son programme tout en passant sous silence ses échecs.


Voir notre documentaire sur l'Argentine de Milei

 

Son voyage espagnol a donc poursuivi plusieurs objectifs, à savoir internationaliser une bataille culturelle, mobiliser les réseaux de la droite ibérique, peser sur la campagne espagnole et accroître la pression sur les entreprises engagées dans Sea Lion.

 

Son rendement électoral reste cependant incertain, tant en Espagne qu’en Argentine.