«Les qualités qui ont conduit Alexandre à conquérir tout le monde connu sont réapparues chez César, Charlemagne et Cortés», a déclaré Marco Rubio à Athènes. Analyse d’un hommage à contre-courant du sanglot de l’homme blanc.
Dans son discours prononcé à Athènes le 7 octobre, interprété par certains observateurs comme un signe de ses ambitions présidentielles, Marco Rubio a évoqué favorablement Hernán Cortés, figure phare de l’histoire coloniale espagnole.
En présentant le conquistador sous un jour favorable, le secrétaire d’État américain prend-il le contrepied des mouvements décoloniaux qui voient dans la colonisation occidentale un héritage à condamner?
Pour l’hispanologue, traducteur et enseignant Nicolas Klein, cette lecture est plausible, mais l’enjeu est plus large: Rubio défend l’idée que les pays occidentaux peuvent être fiers de leur histoire, à rebours des appels à en déboulonner les grandes figures. Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Avant de revenir au discours de Marco Rubio, pouvez-vous rappeler brièvement qui était Hernán Cortés et pourquoi il demeure aussi controversé?
Nicolas Klein: Hernán Cortés est un conquistador espagnol né à Medellín, en Estrémadure, en 1485. En 1519, il débarque sur le territoire de ce qui devient par la suite le Mexique avec un petit détachement espagnol.
Toutefois, le présenter comme l’homme qui aurait à lui seul abattu l’Empire aztèque serait trompeur: il s’allie en effet à des peuples autochtones, notamment les Totonaques puis les Tlaxcaltèques, qui entendent se libérer de la brutale domination aztèque (ou mexica).
Après près de deux ans de conflits et de recompositions politiques, Mexico-Tenochtitlan tombe finalement le 13 août 1521, au terme d’un siège de 75 jours.
On peut entendre une résonance entre le langage de la puissance employé à Athènes et l'ambition régionale des États-Unis.
Il s’agit d’un personnage controversé car cette victoire ouvre la voie à un ordre colonial fondé sur la dépossession des terres indigènes, le travail forcé, l’évangélisation imposée et la violence subie par ces peuples. Hernán Cortés est donc à la fois un stratège et un acteur majeur de cette entreprise de conquête.
Le secrétaire d’État américain Marco Rubio prononce un discours sur la colline de la Pnyx, où se réunissait l’assemblée des citoyens de l’Athènes antique, le 7 octobre 2026. À l’arrière-plan, le Parthénon domine l’Acropole. Photo: Mark Schiefelbein / AFP.
Le comprendre suppose de tenir ensemble les deux dimensions: son rôle décisif dans la chute de Tenochtitlan (événement fondateur du Mexique moderne) et la destruction humaine et politique, dont cette chute est le prélude.
À Athènes, Rubio a cité Cortés aux côtés d’Alexandre le Grand, de César et de Charlemagne, évoquant des qualités communes à ces conquérants. Ces éloges vous surprennent-ils? Sans aller jusqu’à parler de tabou brisé, y voyez-vous une réponse à l’influence du mouvement décolonial?
Nicolas Klein: La référence surprend par son cadre et par la fonction qu’elle remplit. Marco Rubio inscrit en effet Hernán Cortés dans une lignée de conquérants et associe cette lignée à la curiosité, à l’ambition et à l’exploration, comme si la conquête du Mexique prolongeait simplement un esprit d’aventure né dans l’Antiquité grecque.
Y voir une réponse à l’influence décoloniale me paraît plausible mais il faut rester prudent. De fait, Marco Rubio ne répond pas directement à un débat précis sur Hernán Cortés ou sur le Mexique.
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En effet, son discours s’inscrit plus largement dans une défense nationaliste de l’histoire occidentale, opposée à l’idée qu’il faudrait en avoir honte ou en déboulonner les monuments et statues.
Ce n’est donc pas vraiment un tabou brisé car Hernán Cortés a déjà été célébré. La nouveauté réside plutôt dans le fait que le secrétaire d’État américain l’a présenté à Athènes comme un des héritiers d’un récit glorieux de l’Occident.
Comment Cortés est-il perçu aujourd’hui en Espagne, comparativement au Mexique, où il est largement absent de l’espace public et du patrimoine mémoriel?
Nicolas Klein: La différence entre les deux nations est manifeste.
En Espagne, Hernán Cortés est avant tout vu comme un enfant de l’Estrémadure, honoré notamment par un monument dans sa ville natale, Medellín. Il peut incarner la grandeur impériale et l’expansion de la langue espagnole, même si cette lecture est contestée et ne résume pas toute la société espagnole – notamment à gauche du spectre politique, espace qui ne voit pas les conquistadors d’un très bon œil (contrairement à Vox).
Monument à Hernán Cortés à Medellín, en Estrémadure, en Espagne. Photo: Wikipédia.
Dans ce contexte, il faut rappeler que, depuis la fin du XIXᵉ siècle, l’idéalisation de l’empire colonial espagnol a régulièrement alimenté des récits de fierté nationale tels qu’on les retrouve à droite.
Au Mexique, en revanche, Hernán Cortés est beaucoup moins installé comme héros officiel. Il n’a pas totalement disparu, certes: le monument au métissage (qui le représente avec sa compagne indigène Malintzin et leur fils) a été déplacé du centre de Coyoacán, endroit très fréquenté, vers le (bien plus confidentiel) parc Xicoténcatl après des manifestations indigénistes.
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On peut aussi visiter le palais qu’il a fait construire à Cuernavaca (devenu musée) et ses restes reposent dans l’église de l’Hôpital de Jésus, à Mexico.
Toutefois, la mémoire nationale mexicaine met plus volontiers en avant les résistances autochtones et le personnage de Cuauhtémoc (dernier empereur aztèque) tandis que les fresques de Diego Rivera donnent d’Hernán Cortés une image sombre.
Tout se passe au fond comme si le Mexique actuel n’avait que peu à voir avec le conquistador (qui en est pourtant l’accoucheur).
Existe-t-il une image de Cortés propre aux États-Unis, dans la culture populaire ou la littérature historique? La référence de Rubio peut-elle y être reçue différemment qu’au Mexique ou en Espagne?
Nicolas Klein: Bien entendu, Hernán Cortés n’occupe pas aux États-Unis une place comparable à celle qu’il a dans le récit national espagnol. Il apparaît plutôt comme un conquistador espagnol, figure de l’exploration et de la conquête du continent.
L’historien américain William Prescott lui a consacré, en 1843, une grande histoire de la conquête du Mexique, qui a durablement marqué les lecteurs anglophones. À Hollywood, le film d’aventure Captain from Castile, sorti en 1947, met aussi en scène son expédition.

L'affiche officielle du film Captain from Castile d'Henry King.
La référence peut donc y être entendue comme un hommage à l’audace et à l’expansion avec davantage de distance par rapport aux conséquences vécues au Mexique.
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Cette réception n’est cependant pas uniforme puisque, pour une partie du public latino vivant aux États-Unis, Hernán Cortés reste associé à la dépossession et à la violence.
Le discours de Marco Rubio, lui-même descendant d’émigrés cubains, ne s’adresse donc pas à une mémoire américaine homogène: il choisit plutôt une lecture de l’histoire qui relie l’Europe, l’expansion vers le Nouveau Monde et la puissance des États-Unis.
Un secrétaire d’État américain d’origine cubaine qui valorise le conquérant espagnol du Mexique… Peut-on établir un lien avec la politique de Washington en Amérique latine, notamment ses alliances avec des gouvernements de droite et sa volonté de constituer un «bouclier» régional? Ou serait-ce donner trop de portée à cette référence historique?
Nicolas Klein: Le symbole est en effet très fort. À Athènes, Marco Rubio a aussi évoqué ses arrière-grands-parents venus d’Espagne vers le Nouveau Monde.
Il se présente ainsi comme héritier d’une histoire européenne et américaine tout à la fois et, dans ce cadre, Hernán Cortés peut servir à donner à une semblable filiation une dimension héroïque.
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Le rapprochement avec la politique régionale de Washington est par ailleurs éclairant. L’administration de Donald Trump a en effet lancé le «Bouclier des Amériques», initiative visant à renforcer la coopération intergouvernementale sur le continent contre les cartels et les groupes criminels transnationaux.
On peut donc entendre une résonance entre le langage de la puissance employé à Athènes et cette ambition régionale.
Comment sortir d’une lecture manichéenne de Cortés, entre glorification et condamnation? Que faudrait-il remettre en perspective pour mieux comprendre le personnage et son héritage?
Nicolas Klein: Je crois qu’il faut d’abord rendre leur place aux acteurs autochtones. Les Tlaxcaltèques et d’autres peuples indigènes n’ont pas été de simples figurants dans l’histoire d’Hernán Cortés: ils ont choisi des alliances en fonction de leurs intérêts et de leurs conflits avec les Aztèques.
Cela n’excuse pas les abus des conquistadors; en revanche, cela montre que l’histoire coloniale a été le produit d’une situation politique complexe et non du triomphe isolé d’une poignée d’Européens.
Il faut également compter le rôle dévastateur des épidémies et celui de Malintzin (La Malinche), interprète et médiatrice, trop souvent réduite à la figure de la «traîtresse» ou à celle d’un simple instrument d’Hernán Cortés.
Par ailleurs, remettre l’histoire en perspective ne signifie évidemment pas neutraliser les responsabilités des conquistadors ni les condamner de façon caricaturale. Hernán Cortés a été un conquérant ambitieux qui a participé à une entreprise de domination et de prélèvement des richesses.
Il faut aussi se méfier du récit du métissage présenté comme une rencontre harmonieuse: il s’est déployé dans un rapport de force profondément inégal.
Au fond, l’enjeu est d’expliquer comment cette conquête a été possible, qui y a pris part et qui en a payé le prix. On peut reconnaître les divisions du monde mésoaméricain sans absoudre Hernán Cortés et mesurer la violence coloniale sans effacer l’histoire propre des peuples autochtones ni chercher à nier le caractère tutélaire de l’homme de Medellín pour le Mexique actuel.













