Dans un contexte de tensions avec Washington, Mark Carney a invité le roi Charles à Ottawa pour affirmer la souveraineté canadienne. Un geste que le politologue André Lamoureux juge révélateur de la faiblesse de l’État canadien. Entretien.
Alors que le Canada fait face à une crise tarifaire déclenchée par le président Trump, le premier ministre Mark Carney a invité le roi Charles III à Ottawa pour lire le discours du Trône.
Pour le politologue André Lamoureux, ce geste illustre la fragilité de l’État canadien, qui s’appuie encore sur la monarchie britannique pour essayer de se distinguer des États-Unis.
Chargé de cours au département de science politique de l’UQAM, André Lamoureux est un observateur de la vie politique québécoise et canadienne.
Simon Leduc: Pourquoi Mark Carney a-t-il invité le roi Charles à prononcer le discours du Trône?
André Lamoureux: «Mark Carney est un partisan assumé de la monarchie britannique. Il s’inscrit dans la tradition du Parti libéral du Canada, qui a toujours défendu cette institution. Rappelons que Pierre Elliott Trudeau avait lui aussi invité la reine Élisabeth II à Ottawa en 1977 pour lire le discours du Trône.
Dans le contexte actuel de tensions avec Washington, Carney a voulu affirmer le caractère distinct du Canada en mettant en valeur son lien historique avec la Couronne.
Un État véritablement souverain n’a pas besoin d’un souverain étranger pour affirmer sa légitimité.
En pleine crise tarifaire provoquée par l’administration Trump, il a cherché à démontrer que le Canada n’était pas une simple dépendance des États-Unis.
Mais ce geste souligne surtout une faiblesse. Un État véritablement souverain n’a pas besoin d’un souverain étranger pour affirmer sa légitimité. Carney donne finalement raison à Trump, qui répète que le Canada n’est pas un pays indépendant.»
La monarchie britannique est-elle encore aussi populaire au Canada anglais?
André Lamoureux: «Un sondage Angus Reid montre que 83% des Canadiens anglais n’étaient pas enthousiastes à l’idée de la visite du roi Charles. Pourtant, une majorité continue de soutenir le maintien de la monarchie. Le lien monarchique demeure fort, notamment en Ontario.
Cela s’explique en partie par l’histoire: les loyalistes, qui ont fui les États-Unis après la Révolution américaine pour demeurer fidèles à la Couronne, ont largement peuplé cette région. Leur héritage reste bien ancré dans la culture politique ontarienne.»
Le Québec, quant à lui, rejette depuis longtemps cette institution.
André Lamoureux: «Le Québec n’a jamais adhéré à la monarchie. Selon un sondage Léger réalisé en 2021, 74% des Québécois souhaitent l’abolition de cette institution, et 88% ne lui accordent aucun attachement affectif. Ce rejet s’est amplifié dans les années 1960, à mesure que le mouvement souverainiste gagnait en influence.
Pour une grande partie des Québécois, la monarchie est perçue comme un symbole colonial déconnecté des réalités d’aujourd’hui. Elle n’a plus aucune légitimité démocratique.»
Comment qualifieriez-vous la monarchie britannique dans le contexte canadien actuel?
André Lamoureux: «C’est une institution d’un autre temps, aristocratique et parasitaire. Elle ne joue aucun rôle concret dans la vie démocratique canadienne.
Le gouverneur général, représentant officiel de la Couronne, n’a qu’un rôle honorifique et coûteux.
Lors de la visite de la reine Élisabeth en 1982, pour la proclamation de la Constitution, les contribuables ont dû payer une facture importante.
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Et en 2024, le salaire de la gouverneure générale Mary Simon atteignait 362 880$. Tout cela pour maintenir une institution qui ne sert à rien. L’abolir serait non seulement symbolique, mais économiquement rationnel.»
Est-il possible d’en finir avec la monarchie au Canada?
André Lamoureux: «C’est extrêmement difficile. La monarchie a été enchâssée dans la Constitution canadienne de 1982 par Pierre Elliott Trudeau.
Pour l’abolir, il faudrait obtenir l’accord unanime du gouvernement fédéral et des dix provinces. C’est une procédure quasiment irréalisable.
Trudeau tenait profondément à la monarchie. Il a verrouillé le système. Résultat: les Canadiens doivent aujourd’hui composer avec une institution que beaucoup rejettent.
Le seul moyen réaliste pour s’en libérer serait l’indépendance du Québec. Cela permettrait aux Québécois de créer une république libre, affranchie de la Couronne britannique.»
Qu’avez-vous pensé du contenu du discours du Trône en tant que tel?
André Lamoureux: «Ce qui m’a surpris, c’est l’absence totale de la crise des tarifs, pourtant au cœur de la campagne de Mark Carney. Rien dans le discours ne permet de comprendre comment le gouvernement compte répondre aux politiques protectionnistes de Donald Trump.
Le gouvernement libéral y annonce aussi son intention d’aller de l’avant avec le programme Bâtir Maisons Canada, une nouvelle ingérence fédérale dans un domaine de compétence provinciale. Ottawa n’a pas à intervenir dans la construction de logements. C’est typique du fédéralisme prédateur que pratique le Parti libéral.
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Concernant les Autochtones, Carney reprend le discours de Justin Trudeau sur la réconciliation, mais sans aucune profondeur. Il ne mentionne pas les quatre conférences constitutionnelles tenues depuis 1982 pour tenter d’en arriver à une véritable autonomie gouvernementale des Premières Nations.
Ces discussions ont échoué, mais ce n’est pas à cause du Québec: ce sont les provinces de l’Ouest qui s’y sont opposées.
En réalité, il y a eu plus de démarches constitutionnelles pour les Premières Nations que pour le Québec. Malgré cela, Carney reprend les mêmes formules creuses que Trudeau.»
En somme, que nous réserve le gouvernement Carney?
André Lamoureux: «Une continuité avec le régime Trudeau: plus de dépenses publiques, une bureaucratie fédérale alourdie, une dette intergénérationnelle croissante, un fédéralisme centralisateur et un agenda idéologique teinté de wokisme. Avec Mark Carney, le Canada poursuivra son déclin.»











