De retour de Bucarest, Clémence Houdiakova démêle les dessous d’un scrutin tendu en Roumanie: disqualification de Georgescu, soupçons d’ingérence française et accusations mensongères contre Simion, qui conteste sa défaite.
Mais que se passe-t-il en Roumanie? Alors que les résultats du scrutin présidentiel ont été annoncés dimanche soir, officialisant l’élection du libéral pro-européen Nicusor Dan, le candidat nationaliste George Simion demande leur annulation.
En cause? Un soupçon d’ingérence française dans le processus, étayé par des révélations du PDG de Telegram Pavel Durov.
Confrontée à une crise politique grave, la Roumanie avait déjà vu le résultat de la présidentielle 2024 annulé, après l’arrivée en tête de Călin Georgescu, souverainiste accusé à tort d’avoir été aidé par la Russie.

Lors de son discours à la conférence de sécurité de Munich en février dernier, le Vice-Président américain JD Vance s’était publiquement alarmé du caractère antidémocratique de cette décision, basée «sur de vagues soupçons d’une agence de renseignement et sur l’énorme pression des voisins continentaux». En ligne de mire déjà: la France d’Emmanuel Macron.
Clémence Houdiakova, rédactrice en chef de Tocsin, qui réunit plusieurs centaines de milliers d’auditeurs dans l’Hexagone, était en Roumanie pour le vote du 18 mai. Elle s’est entretenue avec George Simion, et livre son analyse à Libre Média.
Rémi Tell: Vous avez interrogé George Simion à deux reprises, dont dimanche, jour du second tour. Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé chez lui?
Clémence Houdiakova: «Nous voulions mesurer le degré véritable de filiation avec Călin Georgescu, car c'est lui qui aurait dû être président aujourd'hui, ne l'oublions pas.
George Simion n’a eu de cesse de s’en revendiquer durant la campagne, multipliant les promesses de le nommer Premier ministre s’il était élu, et rappelant qu’il lui devait tout. Ne s’agissait-il que de mots?
Un pacte de soutien mutuel avait été conclu entre trois candidats, dont Georgescu et Simion, lors de la précédente élection. Pourtant, à certains égards, Simion semblait davantage en ligne avec le système, notamment sur la question du maintien de la Roumanie dans l’OTAN.
Soit il faut admettre que Simion a perdu l’élection, soit il y a autre chose que nous ignorons encore.
On aurait donc pu se demander s’il ne jouait pas un double jeu… Après avoir échangé avec lui, je dirais qu’il est vraiment sincère. Simion entretient avec Georgescu de nombreuses convergences idéologiques, mais il a sans doute choisi une approche moins frontale.
Cela pose la question de la stratégie à suivre, quand on est dissident. Faut-il tenter le tout pour le tout, ou jouer de la ruse, à l’image de ce que fait Giorgia Meloni en Italie, par exemple? La réponse n’est pas si évidente.
La victoire de Nicusor Dan règle-t-elle la crise politique que connaît la Roumanie?
Clémence Houdiakova: «Non. En Roumanie, le Parlement détient l’essentiel des pouvoirs. Il valide par exemple la nomination du Premier ministre, ce qui aurait compliqué le retour de Georgescu aux affaires…
Nicusor Dan, s’il est pro-européen, présente également un profil assez indépendant. Les vieux partis représentés au Parlement se sont reportés sur lui plus par dépit que par choix véritable.
Du côté des leaders européens, il existe une part de récupération, car ces derniers ont tout intérêt à laisser penser que leur candidat l’a emporté.
Enfin, les révélations de Pavel Durov, à qui le renseignement français aurait demandé de censurer le camp Simion sur Telegram, devraient avoir des répercussions dans les prochains jours.»
Dans quel état d’esprit se trouvaient les Roumains que vous avez rencontrés?
Clémence Houdiakova: «Nous avons rencontré des Roumains de Bucarest, pour l’essentiel. Ils ne sont donc pas forcément représentatifs de l’ensemble de la population, d’autant que c’est la ville dont Nicusor Dan est Maire.
Il n’en demeure pas moins que tous, pro Dan ou pro Simion, nous ont parlé des ingérences européennes, et notamment françaises, dans leurs élections. Cela les a beaucoup choqués. Nous avons également noté que le peuple roumain était fortement politisé, avec une vraie finesse d’analyse.
Il faut dire que leur histoire politique est aussi riche que terrible, en raison du traumatisme de la domination soviétique. J’ai l’impression que dans cette élection, le positionnement s’est fait pour ou contre l’Europe.
La grille de lecture des Roumains n’est pas la même que la nôtre: s’ils veulent que l’UE respecte les souverainetés nationales, ils y sont profondément attachés et restent convaincus qu’un changement de l’intérieur est possible.»
La presse européenne a souvent dépeint Simion comme pro-russe: partagez-vous cette analyse?
Clémence Houdiakova: «Il s’agit vraiment d’une manipulation. Compte tenu de leur histoire, les Roumains ne peuvent pas être prorusses, et si un candidat prorusse s’était présenté à l’élection, il n’aurait certainement pas atteint le score réalisé par Simion.
Son bras droit, George Piperea, que nous avons également interrogé pour Tocsin, a clairement appelé à se méfier de Moscou, et c’est aussi ce qu’a dit Simion lors de sa tournée en Europe.
En revanche, Simion et ses partisans espèrent la fin de la guerre en Ukraine, avec laquelle la Roumanie partage une longue frontière. C’est tout à fait différent.»
Tout au long de la campagne, comme au soir du second tour, des rumeurs de fraude électorale ont circulé sur la toile. George Simion lui-même s’en est fait l’écho. Cette accusation vous semble-t-elle crédible?
Clémence Houdiakova: «Il y a plusieurs sujets. Premièrement, Simion a alerté sur le risque de bourrage d’urnes avec des électeurs morts. Je l’ai interrogé à ce propos, et aucun élément concret ne semblait nourrir cette suspicion.
Il y a aussi la question moldave. La moitié des Moldaves détiennent un passeport roumain, et la Présidente de Moldavie elle-même a appelé à voter pour Dan. Cet appel a été largement suivi, mais cela ne signifie pas qu’il y a eu tricherie.
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Rappelons que Simion entendait réunir Roumanie et Moldavie en un seul pays, ce qui a naturellement suscité des crispations.
Enfin, il y a l’enjeu des ingérences, bien réel, tel que décrit par le patron de Telegram Pavel Durov. Il n’en demeure pas moins que l’écart, de sept points, entre Dan et Simion ne peut pas s’expliquer uniquement par ces manœuvres. Soit il faut admettre que Simion a perdu l’élection, soit il y a autre chose que nous ignorons encore.

En réalité, le problème est ailleurs. Si cette élection est frauduleuse, c’est que le candidat arrivé largement en tête lors du premier scrutin [Georgescu, ndlr] a été empêché de concourir.
Un rapport de l’organisme Viginum et une enquête du média roumain Snoop, démontrent qu’il n’y a pas eu d’ingérence russe. La seule manipulation était celle du parti de centre droit, qui avait payé 300 000 euros pour faire monter Georgescu sur TikTok… il s’agit d’une tactique, visant à affaiblir un autre adversaire dans la course.
Mais cette affaire est interne à la politique roumaine, et n’a rien à voir avec le Kremlin.»
Revenons sur la question des ingérences françaises dans l’élection…comment l’expliquer?
Clémence Houdiakova: «Oui, cela peut paraître étonnant, au vu de la puissance relative de ce pays. Pourquoi Macron est-il si présent en Roumanie?
Les interlocuteurs avec lesquels nous avons échangé estiment que l’implantation de grosses entreprises tricolores comme Renault, a pu jouer un rôle, d'autant que Simion avait prévu de renégocier certains contrats.
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Mais la véritable raison se trouve sans doute du côté de l’armée, dans un contexte où Trump projette de retirer les troupes américaines de Roumanie. Macron voudrait reprendre la base de Constanta, devenue la plus grande base de l’OTAN sur le continent européen. Le projet serait d’en faire une sorte de base avancée du nouvel OTAN, sans Trump.»
Qu’est-ce que cette élection présidentielle roumaine révèle, selon vous, de l’évolution de la démocratie en Europe?
Clémence Houdiakova: «Les démocraties européennes sont attaquées comme jamais, pour faire taire les opposants au moyen d’actions judiciaires.
Nous l’avons vu en France, avec la tentative en cours pour empêcher la candidature de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2027. Mais aussi en Allemagne, avec la mise sous surveillance de l’AfD. Il y a dans cette dynamique quelque chose de profondément inquiétant.»













