Ukraine: la paix est une illusion

Réplique

Le président russe Vladimir Poutine assiste à un concert patriotique dédié à la prochaine Journée du défenseur de la patrie au stade Luzhniki de Moscou, le 22 février 2023. Photo: Maksim BLINOV/SPUTNIK/AFP.

Jeudi le 2 mars 2023, à 17:00

Pour l’historien Marc Simard, les appels à la paix dans le conflit en Ukraine trahissent trop souvent une position favorable aux revendications territoriales de Poutine, revendications fondées sur une vision impériale et nostalgique de la Russie.

 

Les historiens racontent que c’est au retour de Munich (septembre 1938), dans l’avion qui s’apprêtait à atterrir à l’aéroport du Bourget, que le Premier ministre français Édouard Daladier comprit, à la vue de l’immense foule qui l’accueillait en sauveur de la paix, qu’en cédant la région des Sudètes (Tchécoslovaquie) à l’Allemagne nazie, il venait non seulement de trahir son alliée, mais de permettre l’enclenchement d’une seconde guerre mondiale.

 

Un discours «néo-Munichois»

 

C’est depuis ce sinistre épisode qu’on donne le nom de «Munichois» aux hommes politiques qui cèdent aux revendications territoriales des tyrans en échange d’une paix illusoire.

 

Bien que l’opinion publique occidentale soit globalement en faveur de soutenir la résistance de l’Ukraine, des voix discordantes, qu’on peut qualifier de «munichoises», incitent les dirigeants occidentaux à faire des pressions auprès de leurs homologues ukrainiens pour qu’ils signent avec l’envahisseur russe une paix de compromis en cédant des territoires, dont la Crimée et le Donbass. Ils présentent leur approche comme «utilitariste et humaniste».

 

À lire aussi: Ukraine: la paix est la seule solution

 

Leurs principaux arguments (voir, dans ces pages, le texte de Félix Racine) sont que le régime ukrainien maintient une logique jusqu’au-boutiste défavorable à la paix, que la cession de territoires par l’Ukraine mettrait fin aux souffrances humaines, que les pertes de vie dans ce conflit sont attribuables aussi bien à l’Ukraine qu’à la Russie, que l’Occident ne doit pas travailler à l’anéantissement de la Russie, que le monde occidental commence à être fatigué de cette guerre et, finalement, que celle-ci porte en elle un grand danger de se transformer en guerre mondiale.

 

L’histoire pour comprendre

 

Comme souvent, pour comprendre ce conflit, il faut faire appel à l’histoire, qui est depuis longtemps, entre la Russie et l’Ukraine, une affaire complexe et tragique qui a laissé des cicatrices et une grande amertume de part et d’autre.

 

On n’a qu’à penser à la Grande Famine de 1932-1933 (Holodomor, 3 à 4 millions de victimes), provoquée par Staline pour mater le nationalisme ukrainien, et à la collaboration d’une partie de la population ukrainienne avec les envahisseurs allemands entre 1940 et 1942.

 

Plus récemment, c’est la question du Donbass, une région houillère d’Ukraine où des séparatistes russophones luttent depuis plusieurs années pour faire sécession et rattacher ces territoires, où ils sont majoritaires depuis l’industrialisation, à la Russie, qui a mis le feu aux poudres.

 

En 2014 y a en effet éclaté une guerre «hybride» (à la fois civile et interétatique), les russophones, qui refusaient d’accepter le renversement du président ukrainien pro-russe Ianoukovytch, y ayant déclenché une insurrection armée.

 

Cette guerre, ponctuée de plans de paix plus ou moins appliqués et de trêves fragiles, a fait des milliers de morts des deux côtés. Elle servira, dans l’effort de légitimation l’invasion russe de 2022, à la fois de prétexte à la Russie (protection des russophones contre une reprise des «attaques ukrainiennes» en février 2022) et de justification idéologique à Poutine, quelques bataillons de volontaires néo-nazis ayant été intégrés à la Garde nationale ukrainienne sous le nom de régiment Azov en 2014.

 

Poutine en profitera pour prétendre que le gouvernement ukrainien est néo-nazi, ce qui est une vérité orwellienne. De toute façon, à ce qu’on sait, le groupe Wagner, qui contracte pour le maître du Kremlin, ne vaut guère mieux.

 

Quant à la péninsule de Crimée, c’est un résidu de l’Empire ottoman, peuplée de Tatars (turcophones musulmans), qui a été annexée en 1792 par la Russie, laquelle en a graduellement chassé la plupart de ceux-ci.

 

En 1954, à l’ère de l’Union soviétique (1922-1991), le président Khrouchtchev rattache par décret la Crimée à la République socialiste d’Ukraine.

 

Mais en 2014, le Kremlin, qui ne reconnaît pas le nouveau gouvernement ukrainien et veut aussi sécuriser sa base militaire de Sébastopol (flotte de la mer Noire), y organise un référendum à l’issue duquel elle est intégrée à la Fédération de Russie. Elle devient ainsi une nouvelle pomme de discorde entre les deux pays.

 

On le voit, l’histoire des relations entre la Russie et l’Ukraine est un panier de crabes dont il n’est pas toujours facile de faire jaillir la vérité ni de déterminer qui a raison et qui a tort.

 

La nostalgie de l’empire

 

Mais, en dépit de la complexité de ce contentieux débordant de haine, de sang et d’obsessions, l’invasion de l’Ukraine par la Russie ne possède pas d’autre justification que le fantasme poutinien de reconstituer l’empire soviétique, dont il a décrit la dissolution en 1991 comme «la pire tragédie géopolitique du XXe siècle»

 

En fait, aucun des arguments des Munichois ne tient la route, sauf bien sûr celui du danger d’une guerre mondiale, le despote du Kremlin paraissant décidé à jouer son va-tout dans cette joute. Il est même allé jusqu’à menacer d’utiliser des armes chimiques et atomiques, ce à quoi Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, a répliqué que l’utilisation d’armes nucléaires provoquerait l’anéantissement immédiat de l’armée russe, ce qui représente, pour l’admirateur de Staline qu’est Poutine, un pensez-y-bien.

 

La part de l’ours russe

 

Le type de négociations de paix qui est suggéré par les Munichois est irrecevable pour plusieurs raisons.

 

D’abord, parce que dans cette guerre, l’Ukraine a été victime d’une agression brutale et non provoquée, ce qui lui a évidemment mérité le choix des stratégies une fois qu’elle a réussi à résister à l’ «opération spéciale» déclenchée par l’ex-bureaucrate du KGB.

 

Pour le moment, personne ne dispose de quelque autorité que ce soit pour imposer ses vues aux président ukrainien: ce que d’aucuns appellent son «jusqu’au-boutisme» est largement justifié, d’autant plus que l’invasion russe est une violation flagrante du droit international.

 

D’ailleurs, le discours qui attribue la responsabilité des morts et des destructions de cette guerre à parts égales entre la Russie et l’Ukraine est manifestement erroné comme le prouvent les faits. Le fait que la Russie s’en prend volontairement aux populations civiles devra d’ailleurs, après la guerre, amener des poursuites contre les responsables.

 

Ensuite parce qu’une paix négociée selon les termes qu’on imagine (partage des territoires) ne constituerait qu’une trêve, puisqu’elle représenterait une prime à l’agression, le despote moscovite n’attendant que de refaire ses forces avant de reproduire, en Ukraine ou ailleurs (Géorgie, Biélorussie, Lituanie…), une opération qui aurait été somme toute payante, même en comptant le nombre effroyable de morts, dont il se fout comme d’une guigne (imitant en cela la stratégie de l’armée soviétique à Stalingrad), et les sanctions internationales, dont il ne souffre pas.

 

Après l’Ukraine, Taïwan?

 

Sans compter que cette paix léonine encouragerait tous les petits empereurs en culottes courtes, dont le potentat Xi Jinping, qui rêve d’avaler Taiwan, à se jeter sur leurs voisins dont ils désirent s’approprier des territoires ou dont ils veulent la disparition.

 

Troisièmement parce que dans cette guerre, l’Ukraine et ses alliés de l’OTAN ne visent en aucune manière l’anéantissement de la Russie, soi-disant objectif de ses ennemis qui constitue un des fondements de la rhétorique paranoïaque (mais semble-t-il efficace aux yeux des Russes) du maître du Kremlin. Si par bonheur la Russie acceptait un véritable cessez-le-feu, la guerre cesserait immédiatement et aucune partie du territoire russe reconnu par le droit international ne serait envahi.

 

À lire aussi: Sabotage de Nord Stream: «les Américains nient toujours au début»

 

Bien sûr, avec le prolongement de cette guerre absurde et répugnante, se développe en Occident une certaine fatigue qui génère un désir compréhensible de la voir prendre fin. Mais sur un champ de bataille et face à un agresseur sanguinaire, la fatigue n’est pas un argument. Et le danger de guerre mondiale ou même nucléaire, qu’on ne peut pas nier, n’est d’aucune façon un motif pour céder à une invasion barbare comme celle dont a été victime l’Ukraine. La menace de guerre atomique ne doit pas nous amener à laisser les populations d’Europe de l’Est retomber entre les griffes de l’ours russe.

 

Il est facile, vivant en Amérique du Nord, de critiquer le jusqu’au-boutisme des dirigeants ukrainiens. Mais cette critique a une odeur d’égoïsme un peu repoussante.

 

Pense-t-on que Churchill, de Gaulle et Roosevelt, même dans les moments les plus sombres de la Deuxième Guerre mondiale, ont souhaité un seul instant négocier avec Hitler, Mussolini et Hirohito? Ils savaient que c’était non seulement impossible, mais aussi contre-productif.

 

À lire aussi: Anne-Laure Bonnel: «il est interdit d’évoquer le mot paix»

 

Dans cette guerre d’agression, qui comporte en outre une dimension génocidaire, soit la volonté de faire disparaître le peuple ukrainien et sa culture, la négociation d’une paix qui comporterait des cessions de territoires et ne punirait pas les bourreaux n’est pas envisageable.

 

La place de Poutine n’est pas à une table de négociations, mais au fond d’une geôle à la suite d’un jugement de la Cour pénale internationale de La Haye.

 

Lorsque Chamberlain revint de Munich, Churchill lui asséna cette douche d’eau froide: «L’Angleterre a eu le choix entre la guerre et la honte. Elle a choisi la honte, et elle aura la guerre».

 

Puissions-nous ne pas abandonner le peuple ukrainien et ainsi nous couvrir de honte aux yeux des générations futures.