Impossible de bien comprendre l’actuel mouvement de contestation en France sans remonter le fil du temps. L’analyse de l’auteur et historien Marc Simard.
Pour les observateurs québécois, la révolte des Français contre le projet de réforme des retraites du gouvernement Borne (dont l’essentiel repose sur le report de l'âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans et sur l'augmentation du temps de travail avec cotisation nécessaire pour obtenir une retraite à taux plein), avec ses manifestations monstres, ses grèves et ses épisodes de dégradation du mobilier public, semble tout à fait surréaliste.
Certains observateurs comparent ce mouvement à celui de 1995 contre le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale et même au mythique Mai 68.
L’opposition à ce projet de loi, qui aurait été l’objet dans n’importe quel autre pays occidental de critiques essentiellement syndicales et de manifestations modestes, émerge en France de tous les horizons.
La très grande majorité des syndicats (première intersyndicale depuis 2010) et une pluralité de partis politiques, aussi bien de gauche (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) que d’extrême droite (Rassemblement national), et même du centre-gauche et du centre-droit (Groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) ont fait de la lutte contre cette réforme une affaire cruciale qui affaiblit le président Macron et ébranle les partis de la majorité à l’Assemblée nationale.
Pendant le premier trimestre de 2023, l’opposition à la réforme et le soutien aux manifestations et aux grèves, pourtant très perturbantes (on pense ici à celle des éboueurs et au blocage des raffineries), a rallié, d’après les sondages, entre 60 et 80% des Français, score sidérant quand on songe que pas plus tard qu’en avril 2022, 59% des électeurs avaient reconduit Emmanuel Macron à la présidence.
Les Français sont à la fois dépendants des services fournis par l’État et méfiants face à celui-ci, dont ils ont l’impression qu’il est dirigé par une élite socio-économique parisienne déconnectée de leur réalité.
-Marc Simard, historien
Les observateurs qui analysent ce mouvement (on ne parle pas ici des casseurs et des anfifas) pointent dans plusieurs directions pour l’expliquer.
On invoque le ras-le-bol à la suite des mesures sanitaires imposées par les gouvernements Philippe et Castex (2020-2022), la «violence répressive» du régime Macron, qualifié par certains d’autoritaire et d’antilibéral, la crise inflationniste provoquée par l’invasion de l’Ukraine (2022), et finalement la maigreur du rétablissement du bilan des caisses de retraite dont accouchera cette réforme.
Une nouvelle version des Gilets jaunes?
Ce mouvement socio-politique n’est pas sans rappeler celui des Gilets jaunes, qui a paralysé la France par le blocage des carrefours giratoires, assorti de manifestations hebdomadaires (organisées par le biais des réseaux sociaux), du 17 novembre 2018 au 29 juin 2019 et même plus, et dont seule l’épidémie de COVID est venue à bout.
Nées de l'augmentation du prix de l’essence causée par la hausse de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ces protestations, souvent bonhommes mais à l’occasion violentes, qui ont fédéré grosso modo trois millions de Français, dénonçaient la baisse du pouvoir d’achat, l’iniquité fiscale ainsi que le délaissement des régions et du milieu rural par les pouvoirs politiques.
Globalement, le mouvement des Gilets jaunes laissait deviner une défiance croissante envers la classe politique et les élites et portait les intérêts des groupes sociaux se sentant négligés par l’État.
Des revendications diversifiées mais cohérentes
Pour comprendre ces deux mouvements, il faut d’abord étudier leurs demandes, qui reposent sur un socle commun en dépit de certaines contradictions.
Statu quo quant aux retraites, les Français refusant catégoriquement ce qui est la norme dans les autres pays européens, tous aux prises avec le vieillissement; protection du pouvoir d’achat des classes populaire et moyenne; plus de justice fiscale, notamment par le rétablissement de l’impôt sur la fortune; réduction pour la majorité de la population des prélèvements étatiques comme les taxes et les impôts; protection des services publics; et, pour couronner le tout, démission d’Emmanuel Macron.
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On le constate, ces demandes n’ont rien de révolutionnaire et elles auraient certainement désolé Lénine et Marx. Elles tournent toutes (sauf la haine du président, un défouloir freudien) autour du rapport fiscal entre les classes moyenne et populaire et l’État, celui-ci étant à la fois accusé de ponctions trop sévères et, surtout, inéquitables, les privilèges des «riches» étant décriés, et de coupures néo-libérales «sauvages» dans les services publics.
Des acquis sociaux sacralisés
Ce qui est en jeu, ce sont les politiques économiques et le rôle de percepteur-régulateur de l’État, dans une perspective où les «acquis sociaux» sont des vaches sacrées.
Ces demandes jaillissent de l’indignation populaire. En les désossant, on y trouve une indéniable teinte de moralisme, le bon peuple y étant présenté comme la victime innocente du pouvoir. Leur fondement est la quête d’une plus grande «justice sociale».
La rengaine marxiste sur la dictature du prolétariat n’y est plus qu’un souvenir, remplacée par la méfiance face aux élites, aussi bien politiques qu’économiques et même culturelles (médias). Elles sont portées par des mouvements qui se veulent autonomes par rapport au politique, ce qui a permis au président Macron de qualifier ceux-ci de «factieux» et de leur dénier toute légitimité.
On accuse souvent les Français de «s’opposer pour s’opposer». Cette vision caricaturale découle d’un manque de connaissance des fondements socio-économiques de la vie politique française.
En fait, cette tendance historique des Français à rouspéter, à manifester et même à s’insurger émane de la structure socio-économique de la France, un pays où le travail autonome et la petite entreprise tiennent une place prépondérante, en particulier dans les petites villes et les régions.
En fait, la France est un pays d’agriculteurs, de boutiquiers, d’employés et de petits entrepreneurs, où plus des trois quarts de la population active travaillent dans le secteur tertiaire, privé ou public. La mentalité qui en résulte est un mélange des préoccupations du petit commerçant, de l’employé des services publics et du travailleur, autonome ou salarié.
Ce portrait sommaire fait ressortir pourquoi les Français sont à la fois dépendants des services fournis par l’État et méfiants face à celui-ci, dont ils ont l’impression qu’il est dirigé par une élite socio-économique parisienne (ou du moins urbaine) qui est déconnectée de leur réalité. La haine de cette élite, perçue comme profiteuse, immorale et insensible, est un des moteurs de leurs révoltes.
L'ombre de la Révolution
Ce fond socio-économique et cet esprit remontent à la Révolution et en particulier au début des années 1790, alors que les Sans-culottes jouent un rôle prépondérant dans le renversement de la monarchie et sous la Convention (1792-1795).
Le Sans-culotte (il porte le pantalon au lieu de la culotte aristocratique) n’est pas le révolutionnaire sanguinaire créé par l’historiographie du XIXe siècle ni un va-nu-pieds ou un marginal. Il est le plus souvent petit négociant, artisan (compagnon ou petit patron), ou ouvrier. Et il sait souvent lire et écrire.
Malgré les transformations économiques qu’a connues la France, l’idéologie des Sans-culottes, qui à proprement parler a disparu du paysage de la Révolution après Thermidor (juillet 1794), a survécu au sein des classes populaires.
-Marc Simard, historien
Il est un partisan de la démocratie directe (sans l’intermédiaire des députés) et d’un partage plus égalitaire de la propriété, et est ultra-sensible au prix du pain, qui détermine aussi bien la valeur de son salaire que le prix de ses marchandises. Surtout, il méprise l’argent et il croit que l’État doit réglementer les prix, le coût du logement, les salaires et les bénéfices.
C’est un moraliste pour qui l’honnête homme et le bon citoyen se confondent. Il porte en lui la haine de l’aristocrate, égoïste et orgueilleux, et il carbure à l’indignation. Il comprend mal le principe de la délégation des pouvoirs, à laquelle il préfère l’action directe.
Comme l’écrit l’historien Patrice Higonnet, «il cherche moins à renverser l’ordre social qu’à le rendre plus juste». Pour lui, l’État doit être le protecteur de la justice sociale, garantie par les lois et figée pour l’éternité.
Le retour des Sans-culottes
Malgré les transformations économiques qu’a connues la France (révolution industrielle dans la deuxième moitié du XIXe siècle et Trente Glorieuses de 1945 à 1973) et l’embourgeoisement d’une partie de sa population (par le biais des héritages, notamment), l’idéologie des Sans-culottes, qui à proprement parler a disparu du paysage de la Révolution après Thermidor (juillet 1794), a survécu au sein des classes populaires, même si elle a été occultée pendant plus d’un siècle (1848-1973) par le marxisme et le culte du prolétariat.
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Le lent déclin économique de la France à partir de la Crise du Pétrole (1973) a réanimé ce vieux fond de protestation contre les élites, de revendication d’une plus grande justice sociale et de protection du pouvoir d’achat qui en constituait l’essence, lequel était toujours vivant, mais en latence.
Depuis un demi-siècle, il resurgit régulièrement, porté par une indignation morale habituellement provoquée par une réforme jugée inique ou une intervention économique ou financière de l’État qui menace les acquis populaires.











