En RDC, Goma sous tension: le M23 contrôle la ville, l’armée congolaise promet une riposte. Coupures d’eau et d’électricité, pillages, exode limité… La population attend l’issue d’un conflit qui menace de s’étendre. Témoignage exclusif depuis Goma.
Dimanche 26 janvier, la rébellion du M23 s’emparait de la ville de Goma, tout à l’est de la République démocratique du Congo.
Quelle est la situation actuelle? Quel futur pour les habitants? En exclusivité pour Libre Média, Zachée Mathina, habitant de Goma et journaliste à l’Agence congolaise de presse (ACP) nous décrit la réalité depuis Goma.
Alexis Brunet: Les combats entre le M23 et l’armée congolaise à Goma auraient fait 700 morts selon l'ONU. Quelle est la situation actuellement?
Zachée Mathina: «La quasi-totalité de la ville est occupée par le M23 (Mouvement du 23 mars) et l’aéroport est encore fermé.
Depuis aujourd’hui lundi, des petits commerces et stations-service ont rouvert, mais pas les banques. D’autres commerces sont en train de se reconstituer, car il y a eu des pillages dans la ville.
Ces pillages ont été principalement commis par des détenus qui ont organisé leur évasion massive lorsque le M23 a pris la ville. Au moins 160 d’entre eux sont morts lors de cette évasion.
Nous avons passé six jours sans internet et cinq longs jours sans électricité ni eau courante. Sans les stocks d’eau que des Gomatraciens avaient faits, beaucoup plus de gens seraient morts.»
Comment se sont déroulés les jours suivants la prise de Goma?
Zachée Mathina: «Avant de prendre Goma, le M23 occupait d’autres grandes communes de la province comme Kanya Bayonga, Masisi, Kitchanga ou Kirumba.
Il y a deux semaines, il était à 25 kilomètres de la ville. Ensuite, il a essayé de faire sauter tous les verrous de l’armée de la RDC à Mubambiro, notamment, une localité située à l’ouest de Goma.
Pour devenir si important, le M23 a sans doute bénéficié d’un appui extérieur.
Au nord de Goma, il était présent dans les collines du territoire du Nyiragongo. Les troupes ont ensuite avancé jusqu’à ́l’aéroport, dans le nord de Goma. Au sud, le groupe était bloqué à environ 10 km de la ville.
Le dimanche 26 janvier, le M23 a forcé les verrous pour entrer. Vers l’aéroport, des soldats de l’armée congolaise ont été obligés de se rendre. D’autres ont fui vers le Rwanda ou même vers les forces des Nations Unies pour échapper aux balles.
La ville a ensuite été ratissée par les soldats du M23. Une semaine après, on peut dire que la ville a retrouvé son calme.»
Comment une guérilla peut-elle faire plier une armée?
Zachée Mathina: «Le M23 est chapeauté par Corneille Nangaa, un Congolais ancien président de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) et par d’anciens militaires de l’armée congolaise. Or, ces militaires connaissent très bien la zone.
Le M23 a des équipements militaires de haut calibre et des hommes qui sont de vrais militaires. De plus, ils sont appuyés par des pays voisins: le Rwanda, pour ne pas le citer, et d’autres pays.
Ce n’est donc pas une milice, encore moins une guérilla, mais c’est une grande rébellion, organisée et structurée.
Ils ont déclaré avoir l’intention de prendre d’autres ville de l’Est et d’aller ensuite jusqu’à Kinshasa, la capitale, qui est tout à l’Ouest.
Quant aux revendications, ils veulent notamment un dialogue direct avec le président de la République pour essayer de faire entendre leur voix.»
Quand il a pris la ville, le M23 a-t-il tiré sciemment sur des civils? On parle de viols de femmes congolaises…
Zachée Mathina: «Je ne saurais pas vous dire, car je ne sais pas où ils ont exactement visé. Le M23 a eu affaire à l’armée congolaise mais aussi aux Wazalendos, des groupes d’autodéfense congolais. Les Wazalendos sont des milices constituées de jeune congolais ayant pris les armes pour défendre leur pays.

Des volontaires effectuent des exercices physiques après s'être inscrits comme membres du groupe Wazalendo pour combattre aux côtés des Forces armées de la République démocratique du Congo contre le M23, le 1er février 2025. Photo: AMANI Alimasi pour l’AFP.
Il y a eu des viols dans les faubourg de Goma, en effet. Je suis loin de faire l’apologie du M23, mais selon certaines sources, ces viols seraient plutôt du fait des Wazalendos.»
Concrètement, qui dirige actuellement la ville?
Zachée Mathina: «Le M23 contrôle la quasi-totalité de la ville. Ils n’ont pas encore mis en place leur administration mais ce sont eux les maîtres de la ville.»
Y règne-t-on par la peur?
Zachée Mathina: «Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une accalmie totale dans la ville. Même les petits voleurs nocturnes craignent pour leur vie, car le M23 a dit qu’il n’a pas de prison et qu’il bien l’intention de stopper les bandits à main armée et les cambrioleurs…
Il y a eu une sorte de terreur lorsque le M23 est entré dans la ville, mais aujourd’hui, les habitants semblent s’habituer à leur présence. Leurs soldats, il faut le reconnaître, sont disciplinés et travaillent sans problème avec la population.»
La RDC regorge de minerais tels que la cassitérite, qui se retrouve dans nos téléphones portables. Assiste-t-on à une guerre pour les minerais?
Zachée Mathina: «Chose certaine, le M23 contrôle plusieurs communes telles que Rutshuru, où se trouvent des carrés miniers. Cela ne veut pas dire, pour autant, qu’ils visent seulement les carrés miniers, en tout cas je ne saurais pas l’affirmer. Mais s’ils sont dans ces localités, on peut supposer qu’ils exploitent des mines, oui.»
Beaucoup de gens disent que les guerres en RDC sont financées par des multinationales occidentales ayant des intérêts dans ces mines. Qu’en est-il?
Zachée Mathina: «Je ́n’ai pas de preuves. Cependant, le M23 est devenue si grand qu’il ne serait pas surprenant qu’il ait des gens derrière lui pour le financer. C’est une rébellion créée par des Congolais frustrés, à la base, ce qui dans ma bouche n’a rien de péjoratif. Pour devenir si important, le M23 a sans doute bénéficié d’un appui extérieur.»
Des Congolais ont attaqué l’ambassade de France à Kinshasa. Que reprochent-ils à la France?
Zachée Mathina: «Ils estiment que la France est restée muette face à cette guerre qui est une guerre d’agression. De plus, la France continue à nouer des relations avec le Rwanda, qui est considéré par ces Congolais comme l'agresseur de la RDC.

Le chef de l'Alliance Fleuve Congo (AFC), Corneille Nangaa (à droite), un mouvement politico-militaire regroupant des groupes rebelles dont le groupe M23, fait est reçu avec jubilation par les habitants lors d'un exercice de nettoyage de la ville de Goma, le 1er février 2025. Photo: Tony KARUMBA pour l’AFP.
Ces manifestants estiment qu’il y a anguille sous roche. Ils estiment que la rébellion du M23 est appuyée non seulement par le Rwanda, mais aussi par d’autres pays occidentaux. Pour ma part, je n’affirme pas cela, encore une fois.
L'armée congolaise peut-elle récupérer Goma? Comment les Gomatraciens voient-ils le futur?
Zachée Mathina: «Le futur est incertain. Bien que le M23 n’ait pas encore mis en place son administration, il occupe la quasi-totalité de la ville ainsi que la frontière entre la RDC et le Rwanda.
Il semble qu’il soit en train d’avancer vers la ville de Bukavu, qui est au sud de Goma, mais l’armée congolaise semble s’activer pour bloquer cette avancée.
Félix Tshiskedi, le président congolais, a promis la reprise imminente de la ville avec une "riposte rigoureuse", selon ses mots. La population de Goma attend cette riposte de pied ferme mais elle ne vient toujours pas.
Le problème est que Goma est une ville avec une si grande densité de population que faire la guerre dans une telle ville est très compliqué.»
On parle de deux millions d’habitants à Goma en temps normal. Est-ce encore le cas?
Zachée Mathina: «Impossible de savoir, mais ce que je peux vous dire, c’est que la plupart de la population étant de la classe moyenne, elle n’a pas les moyens de fuir.
La grande majorité de la population est donc restée à Goma. Faute de moyens, beaucoup risquent de mourir ici avec leur famille.»











