À Montréal, ils sont de plus en plus de citoyens inquiets de la multiplication des fusillades à réclamer le soutien des autorités. Pourquoi une telle recrudescence de la violence? Libre Média en a parlé avec deux experts.
Fusillades en plein jour, trafic d’armes, balles perdues retrouvées n’importe où: la ville de Montréal est-elle en train de s’américaniser?
«La recrudescence de la violence armée, et en particulier des fusillades, a débuté autour de l'automne 2019, en s’accentuant en 2020 et encore plus en 2021» observe en entrevue Maria Mourani, criminologue reconnue pour son expertise sur les gangs de rue et le crime organisé. «Cette année, on constate que les fusillades continuent de se propager à Montréal», ajoute-t-elle.
Selon Mme Mourani, les personnes impliquées dans les fusillades sont majoritairement des membres de gangs de rue actifs dans des réseaux de trafic de drogue et de prostitution.
Tueurs à gage
Des membres des gangs de rue sont souvent chargés par la mafia et le crime organisé de contrats d’assassinat.
Ces contrats peuvent être des règlements de comptes liés à des «luttes de pouvoir et de territoire pour la drogue» ou des «conflits personnels pour un manquement de paiement de dettes», explique l’ancienne députée du Bloc québécois.
Toutefois, toutes les fusillades ne sont pas le fruit d’un contrat passé à un groupe subalterne: elles peuvent également résulter de conflits internes.
«Chez les gangs, ce qui ressort le plus c’est le caractère impulsif et émotif avec un élément du respect qui est très important dans la rue», poursuit l’auteure du livre La face cachée des gangs de rue (Éditions de l’Homme, 2006) en entrevue avec Libre Média. «Des conflits d’ordre personnel, souvent ridicules comme un regard de travers, peuvent dégénérer en fusillade», précise-t-elle.
Le désengagement, facteur tabou
Moins abordé dans les médias, un autre facteur de la violence est le désengagement policier, phénomène qui consiste chez des agents à réduire leurs interactions avec le grand public, maintenant trop risquées à leur goût.
Des policiers vont préférer ne pas intervenir dans des situations où ils devraient normalement le faire. Par exemple, même si une infraction est constatée, un policier pourra choisir de ne pas procéder à l’interrogation ou à l’interception d’un individu par peur d’être accusé de profilage racial.
Dans le cadre de sa thèse de doctorat à l’Université Carleton, l’ex-policier Greg Brown rapporte que, sur les 3 660 policiers de 23 corps de police du Canada et de l’État de New York, 72% des policiers se sont désengagés au moins une fois dans leur carrière.
Au Québec, une étude menée par l’École nationale de police du Québec démontre que huit policiers sur 21 ont fait preuve de désengagement dans certaines situations.
Parmi les causes de ce désengagement: les critiques du grand public, la méconnaissance du métier de policier et le sensationnalisme médiatique.
Les policiers accusés de racisme
«Une minorité dans la société fait des amalgames sur les policiers, en disant que tous les policiers sont racistes. Quand le grand public écoute ces discours, ça fait en sorte que tous les policiers se sentent ciblés. Pour éviter cette inquisition, les policiers se désengagent et décident de ne pas faire ce qu’ils voudraient faire pour aider la société», souligne Stéphane Wall, porte-parole de la Communauté de Citoyens en action contre les Criminels violents (CCACV).
Les gangs profitent de ce désengagement pour faire la loi. Cette culture de l’impunité renforce les réseaux criminels et facilite le déclenchement de fusillades.
«Le grand problème de ce désengagement, c’est que ce phénomène force les policiers à abandonner leur mission proactive pour n’agir qu'en réaction aux appels du 911», note auprès de Libre Média cet ancien sergent-superviseur du SPVM.
Des jeunes utilisés comme bouclier
Pour échapper à des condamnations importantes pour activité criminelle, les gangs de rue utilisent des mineurs pour réaliser diverses tâches délicates.
Selon Maria Mourani, dans les gangs de rue en Amérique du Nord, l’âge des membres va de neuf ans à une trentaine d’années. «Quand quelques gars attaquent, on retrouve très généralement des adolescents. Ils utilisent des mineurs, car ils savent que la justice est laxiste pour les mineurs», constate-t-elle.
Selon Maria Mourani, dans les gangs de rue en Amérique du Nord, l’âge des membres va de neuf ans à une trentaine d’années. «Quand quelques gars attaquent, on retrouve très généralement des adolescents. Ils utilisent des mineurs, car ils savent que la justice est laxiste pour les mineurs», constate-t-elle.
Certains gangs ont pris l'habitude de communiquer à leurs membres mineurs que si la police les arrête, «ils ne feront qu’une année en centre jeunesse», explique la criminologue.
Illusoire, le gel des armes de poing?
Face à cette hausse de violence criminelle armée à Montréal, le bon sens suggérerait d'augmenter les effectifs à la frontière entre le Québec et les États-Unis, surtout sur les nombreuses routes reliant les deux juridictions qui permettent le trafic d’armes illégales, trafic alimentant la grande majorité des gangs de rue.
Cependant, il en a été autrement avec le gouvernement fédéral qui a annoncé un gel des armes de poing à l’échelle nationale le 30 mai dernier.
Ce gel ne pourra pas enrayer la violence armée dans les rues de Montréal selon Maria Mourani, car «les gangs de rue utilisent à 99% des armes illégales, contrairement aux États-Unis où ils utilisent généralement des armes légales lors des fusillades».
Ce gel ne pourra pas enrayer la violence armée dans les rues de Montréal selon Maria Mourani, car «les gangs de rue utilisent à 99% des armes illégales, contrairement aux États-Unis où ils utilisent généralement des armes légales lors des fusillades».
Pour Stéphane Wall, il est clair que «le gouvernement fédéral n’est pas en phase avec la réalité du terrain». «Ce gel n’est qu’un «coup d’épée dans l’eau pour donner l’impression que l’on agit», conclut-il.
Citoyens préoccupés
Organisée par la Communauté de Citoyens en action contre les Criminels violents, une marche contre la violence armée et en soutien aux victimes des criminels violents a été tenue le 29 mai dernier à Montréal. Se déroulant dans le quartier de Saint-Michel, la marche a pu rassembler une centaine de personnes, selon Stéphane Wall, porte-parole de l’organisation.
«On avait une famille qui a perdu son fils l’année passée par balle à Montréal et leur deuil nous a bouleversés», confie-t-il.
De plus en plus d’événements du genre ont lieu dans la métropole pour dénoncer la situation.
Entre 2019 et 2020 dans la ville de Montréal, le nombre de tentatives de meurtre avec arme à feu a explosé de 72% et le nombre d’armes à feu saisies a augmenté de 24%, indique le rapport 2020 du SPVM.
En 2021, 37 homicides ont été enregistrés avec une augmentation des règlements de comptes entre gangs de rue, un record en dix ans.
En 2021, 37 homicides ont été enregistrés avec une augmentation des règlements de comptes entre gangs de rue, un record en dix ans.











