Dans un récent ouvrage, la politologue Renée Fregosi met en garde contre le déclin des démocraties dans le monde, «l’autre face de la montée des dictatures». Entretien.
Dans Cinquante nuances de dictature (L’Aube), la politologue Renée Fregosi dresse le bilan de la démocratie et de la dictature dans le monde à travers une riche typologie et l’analyse de plusieurs cas concrets, de l’Amérique latine à l’Iran en passant par la Chine ou la Russie.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous parlez d’un déclin des démocraties dans le monde et décrivez plusieurs situations dans lesquelles les dictatures peuvent émerger ou durer. Quels sont les principaux facteurs qui ont contribué à ce déclin ces dernières années?
Renée Fregosi: Le déclin des démocraties est l’autre face de la montée des dictatures, deux types de régimes antithétiques dans leur principe: libéralisme politique versus autoritarisme.
Le basculement (brutal ou progressif) d’un régime dans l’autre se produit dans un sens, lorsque le principe d’imposition se généralise dans une démocratie, et tout particulièrement lorsqu’il atteint le mode de désignation des gouvernants, et dans l’autre sens, lorsque le principe du libre choix se généralise dans une dictature et concerne tout particulièrement l’élection des gouvernants.
Car ces deux principes dépassent le cadre de l’organisation politique et sont toujours mêlés à des degrés divers au sein des sociétés, ouvrant la voie à des évolutions sociétales et à des changements de régimes politiques.
De nos jours, les régimes dictatoriaux de différents types (d’inspiration communiste, de nature patrimonialiste, de type militaire ou prenant la forme de démocratures, autoritaires, totalitaires ou proto-totalitaires) sont de plus en plus nombreux.
Entre 2015 et 2021, leur nombre a augmenté à travers le monde tandis que celui des démocraties diminuait de 104 (soit 63% des pays de la planète) à 98 (soit 56%). Et cela ne constitue que le premier élément de ce que l’on peut qualifier de montée des autoritarismes: un danger global et multifacettes.
-Dictature et démocratie ne sont pas des réalités figées, et étanches.
-Renée Fregosi, politologue
D’une part des dictatures parmi les pays les plus puissants de la planète mettent en œuvre des synergies inquiétantes: la Chine (dictature communiste remasterisée mais toujours hyper centralisée et extrêmement répressive) et les trois proto-totalitaires (totalitarismes qui miment la démocratie par la tenue d’élections) que sont la Russie post-soviétique, l’Iran des mollahs et la Turquie néo-ottomane s’allient ainsi volontiers selon les circonstances.
Et tous soutiennent de concert ou de façons divergentes de nombreux autres régimes autoritaires moins puissants comme la Corée du nord, le Venezuela, le Mali ou la Syrie par exemple.
D’autre part, l’offensive islamiste polymorphe s’affirme sans relâche et gagne sans cesse du terrain tant dans les pays dits «musulmans» qu’en Occident. Or l’islamisme, foncièrement misogyne, homophobe et antisémite, est ennemi déclaré de la démocratie, de la laïcité, de la paix et de la cohésion sociale.
Malheureusement, trop souvent soutenu au motif que l’islam serait la religion des nouveaux damnés de la terre, l’islamisme fréro-salafiste poursuit sa progression à la fois par la terreur des attentats et par un lent travail de formatage des esprits et d’infiltration des institution.
Par ailleurs, et ce n’est pas le moindre des problèmes, au sein des sociétés démocratiques, des idées, des pratiques, des tentations autoritaires se manifestent de multiples manières et dans les champs les plus divers, du populisme à l’élitisme, de l’islamo-gauchisme au wokisme.
Aspiration à des politiques «fortes» censées régler miraculeusement les problèmes, conformisme du politiquement correct induisant l’autocensure, l’imposition technocratique, les chantages victimaires tous azimuts, les pressions et intimidations, voire les violences physiques, jouissance du justicier autoproclamé, veule complaisance dans la soumission se généralisent.
Certains observateurs auraient envie de dire que la grande absente de votre ouvrage est la gestion autoritaire de la pandémie dans plusieurs États occidentaux. Depuis cette crise, ne trouvez-vous pas que la frontière est tout de même un peu moins nette entre les démocraties et les régimes autoritaires?
Renée Fregosi: Permettez-moi tout d’abord de rappeler que j’évoque la gestion de la pandémie du covid au moins à deux occasions dans le bouquin. Lorsque je parle de la France: «au début de la pandémie, le gouvernement n’a pas été en reste lui non plus de concepts martiaux voire autoritaires: «guerre», «état d’urgence», «mobilisation», «couvre-feu», et n’a pas lésiné sur les interdits absurdes et vexatoires (littoral, forêts, rayons et magasins «non essentiels») et les restrictions à la libre circulation (confinements, limitations territoriales...) qui pouvaient apparaître parfois comme arbitraires. » (p.18)
Et bien sûr à propos de la Chine: «la méthode zéro Covid que le régime s’est obstiné à poursuivre depuis 2019 sans succès contre la pandémie, mais qui a encore resserré le contrôle sur la population» (p.55) Et j’y insiste: «Si le choix de la stratégie dite zéro Covid, consistant à imposer des confinements extrêmement stricts et de longues durées a été d’abord fait pour des raisons sanitaires faute d’un vaccin efficace notamment, cette politique de santé publique a renforcé encore la surveillance sur les individus.» (p.134)
Mais je ne crois pas que la crise sanitaire ait changé pour autant la nature démocratique de la France, ni la nature dictatoriale de la Chine. Une démocratie peut être de bonne ou de moins bonne qualité, c’est-à-dire redistribuer plus ou moins bien au plus grande nombre possible le pouvoir politique et les biens matériels et culturels, comme une dictature peut être plus ou moins répressive et totalitaire, c’est-à-dire dominer en plus ou moins de domaines différents de l’activité humaine.
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Dictature et démocratie ne sont pas des réalités figées, et étanches. Qu’il puisse apparaître dans les démocraties des espaces comportant des relations de type autoritaire et des tentations antidémocratiques, ou, qu’il y persiste des «enclaves autoritaires» notamment lorsqu’elles sont issues de transitions à la démocratie (sortie négociée de dictature), cela ne signifie pas que ces démocraties puissent être qualifiées de «démocraties autoritaires».
Ni, à l’opposé, qu’il y existe des espaces de liberté ou des institutions qui ressemblent à celles des régimes démocratiques, cela ne fait pas des dictatures des «autoritarismes démocratiques», contrairement à ce que disent certains de mes anciens collègues universitaires. Les democraduras («démocratures» en français) sont de vraies dictatures déguisées en démocratie par la tenue d’élections mais qui ne sont ni libres ni équitables.
L’usage de ces oxymores qui tend insidieusement à effacer les frontières entre dictature et démocratie n’ont qu’un but ou en tous les cas une conséquence: affaiblir les démocraties occidentales et favoriser la complaisance à l’égard de certaines dictatures comme Cuba ou la Russie notamment.
Oublier ou refuser l’opposition à la dictature lorsqu’elle est pratiquée par des non-Occidentaux affaiblit en effet la démocratie en idée et en acte partout à travers le monde.
-Renée Fregosi, politologue
Car en tout état de cause, la tenue d’élections non libres est une escroquerie et non un élément encourageant de démocratie partielle. La liberté de presse entravée, le système politique verrouillé, une justice aux ordres et une répression systématique des opposants sont également des composantes avérées des régimes dictatoriaux.
De même l’ambiguïté du terme «régime hybride» voulue par les promoteurs de ce terme, relève d’un choix idéologique ou de raisons diplomatiques. Ce terme peut désigner en effet aussi bien des régimes démocratiques fragiles ou fragilisés, en formation ou en décomposition partielle, que des régimes autoritaires que l’on rechigne à qualifier comme tels.
Si certaines dictatures peuvent être qualifiées de dictablandas (dictatures molles), il ne faut pas se méprendre sur la nature de ce type de régime qui demeure une dictature.
Je m’inscris également en faux contre l’idée qu’il existerait des «démocraties illibérales». La démocratie moderne associe désormais systématiquement: expression populaire majoritaire par l’élection libre, respect des libertés individuelles et principes de l’État de droit garantissant notamment le droit des minorités et la séparation des pouvoirs. Une démocratie digne de ce nom est donc forcément libérale (au sens politique du terme) et le terme (anglais à l’origine) «illiberal democracy» est un autre oxymore à proscrire.
Jusqu’à quel point la montée de la Chine et plus globalement, celle des BRICS peut-elle nuire à la vitalité démocratique dudit «monde libre»?
Renée Fregosi: Le concept même de «BRICS» induit le primat d’une opposition entre les pays occidentaux (qui seraient sur le déclin après avoir dominé le monde) et ceux qui formaient ce que l’on appelait autrefois le Tiers-Monde (qui se seraient à la fois développés, modernisés et émancipés de la tutelle occidentale), faisant passer à l’arrière-plan et même ignorant totalement voire niant la pertinence de l’opposition entre dictature et démocratie. Ce qui n’est pas ma conception du monde d’aujourd’hui.
Il est vrai que l’Occident a perdu le leadership mondial (notamment du fait de sa submersion démographique par l’Afrique et l’Asie et de la montée en puissance militaire de la Chine notamment) et que la modernité qui historiquement a coïncidé avec l’émancipation individuelle, la sécularisation et l’extension démocratique, est aujourd’hui intégrée par tous à travers la planète mais très souvent déconnectée de ces innovations culturelles occidentales originelles.
Il est vrai aussi que les Occidentaux sont nombreux à avoir perdu la fierté de ces inventions que sont l’humanisme, l’universalisme, la laïcité et la démocratie, préférant insister sur la face obscure de l’ambivalence de leur civilisation, la colonisation ou le nazisme notamment.
Plusieurs conditions doivent être remplies pour que tombe une dictature: notamment des dissensions au sein du groupe dirigeant, une opposition relativement structurée, et des soutiens extérieurs logistiques et diplomatiques. Pour le moment, aucune de ces trois exigences n’est concrétisée en Chine.
-Renée Fregosi, politologue
Mais ce que l’Occident gréco-judéo-chrétien a apporté d’inédit au monde c’est précisément le libre choix: libéralisme versus autoritarisme, soumission versus affranchissement. Les autres civilisations ont elles aussi pratiqué la forme impériale, la domination d’autres populations, l’esclavage (à plus grande échelle même que les Occidentaux), les massacres de masse voire les génocides, mais elles n’ont pas produit l’esprit critique, la réflexivité introspective, l’herméneutique.
Alors oui, que le Brésil de Lula qui se prétend un homme de gauche censément démocrate soutienne la Russie contre l’Ukraine, la Chine contre les Occidentaux et laisse libre cours à l’activisme du Hezbollah dans la région de la «Triple frontière» (Argentine-Brésil-Paraguay) au motif que «l’impérialisme américain» a dominé l’Amérique latine, est à mon sens non seulement une aberration, mais une faute politique majeure.
Oublier ou refuser l’opposition à la dictature lorsqu’elle est pratiquée par des non-Occidentaux affaiblit en effet la démocratie en idée et en acte partout à travers le monde.
Vous soulignez que les démocraties n’obéissent à aucun déterminisme culturel, et qu’elles peuvent donc émerger dans n’importe quel environnement culturel. Croyez-vous qu’un réveil démocratique soit possible en Chine dans les prochaines années?
Renée Fregosi: L’aspiration à la démocratie, les Chinois du continent l’ont exprimé en 1989 même s’ils en ont payé le prix fort. Ceux de Hong-Kong la manifestent malgré la répression qui s’abat toujours plus sévèrement sur eux. Quant aux Taïwanais, la démocratisation progressive de leur État a prouvé également leur appétence et leur aptitude à la pratique démocratique.
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Car s’il existe bien des cultures plus autoritaires que d’autres, les humains ont toujours en eux les ressource pour s’émanciper des traditions oppressives et expérimentent des pratiques de type démocratique depuis l’origine des temps, même dans des contextes très autoritaires.
Comme disait le Comte Sforza: si les dictateurs veulent «fouiller dans les consciences (…); c’est qu’ils ont la terreur du levain de la liberté qu’ils savent exister partout, insupprimable; même là, surtout là, où en apparence ils ont réussi à faire le silence et la mort».
De plus, de nos jours, les idées et les informations circulent plus que jamais à travers le monde et la démocratie est susceptible de promouvoir ses principes si tant est que ses défenseurs en aient la volonté et le courage.
La question n’est donc pas tant l’environnement culturel que les moyens dont peuvent disposer les «avant-gardes» démocratiques pour entraîner le plus grand nombre.
Plusieurs conditions doivent être remplies pour que tombe une dictature: notamment des dissensions au sein du groupe dirigeant, une opposition relativement structurée, et des soutiens extérieurs logistiques et diplomatiques.
Pour le moment, aucune de ces trois exigences n’est concrétisée en Chine, par conséquent, l’avènement d’une démocratie ne semble pas à l’ordre du jour à court terme.
Toutefois, le propre des dictatures, c’est l’opacité: celle des modes de fonctionnements du dictatorship, celle de l’état des forces adverses qui doivent se prémunir de la répression, et celle des services secrets étrangers possiblement à l’œuvre. Souvenons-nous de la surprise qu’à constituer l’effondrement sur lui-même du système soviétique. Et puisque le pire n’est pas plus certain que le meilleur ne soit assuré, espérons que la fin de la dictature chinoise nous sera donnée à voir dans un avenir pas trop lointain.














