Les nationalistes sont-ils des «woke» qui s’ignorent?

Le drapeau du Québec. Photo: Harry Spink/Unsplash.

Mardi le 17 janvier 2023, à 16:30

Les nationalistes québécois auraient-ils parfois une posture apparentée au wokisme, bien qu’ils disent pour la plupart combattre ce courant? Et s’ils avaient instauré leur propre politiquement correct?

 

Le Québec semble vouloir endosser la cape du village gaulois résistant à l’envahisseur woke, que ce soit par des déclarations politiques, des motions à l’Assemblée nationale, ou encore, par une loi nécessaire sur la liberté d’expression dans les universités.

 

Cependant, j’ai l’impression que les Québécois sont victimes d’un aveuglement commun. Difficile de voir la forêt lorsqu’on a un arbre devant nous…

 

Eh oui, j’ose dire que le Québec n’est pas anti-woke, pire encore, je crois pouvoir dire que le Québec est un précurseur du wokisme et qu’il possède même sa propre recette du terroir.

 

Il est facile de blâmer les vilains gauchistes américains pour cette fâcheuse tendance idéologique et médiatique, mais il faudrait d’abord réaliser que les États-Unis possèdent une histoire pleine d’injustices favorisant un tel climat de ressentiment.

 

Que ce soit l’esclavage, la ségrégation, le «red lining» et plusieurs lois raciales: les États-Unis ont donné le bâton avec lequel on les frappe.

 

Là est le paradoxe du wokisme: il part sur des fondations solides et dénonce souvent de véritables injustices sociales ayant des impacts majeurs sur une partie non négligeable de la population.

 

Toutefois, plus les enjeux avancent, plus les luttes deviennent marginales et plus les moyens requis pour remporter ces luttes deviennent démesurés et improductifs.

 

On pourrait voir là le phénomène des rendements décroissants et même postuler que nous sommes arrivés à un point où le «retour sur investissement» est négatif. Ce point de bascule semble d’ailleurs vouloir se traduire par une hausse du populisme conservateur un peu partout en Occident.

 

Le Québec dans tout ça?

 

Au risque de faire grincer des dents plusieurs nationalistes, je dirais que le wokisme québécois débute avec le mythe de la Révolution tranquille. Ce fameux mythe fondateur d’un pays qui ne viendra finalement jamais au monde, ce récit écrit par une génération ayant voulu réinventer l’histoire et l’héritage d’une nation. Le tout pour se draper dans les plus grandes vertus.

 

Après tout, c’est un prix bien faible à payer pour arriver à former un pays. Le problème, c’est que ce récit n’a pas permis la victoire tant espérée. Le Québec se retrouve déraciné de son passé, en flottement dans le présent et selon toute vraisemblance, éteint dans l’avenir.

 

Oppressés et oppresseurs

 

Le «wokisme québécois» a ses propres codes et ses propres interdictions. Le rôle de l’oppresseur et de l’opprimé est clairement établi. Le Canada et les anglophones seraient les grands responsables des malheurs du Québec tandis que le Québec et les francophones seraient les victimes d’un système d’oppression, les éternels prisonniers d’une relation de pouvoir asymétrique avec le fédéral. 

 

Tout comme avec les Américains, il y a du vrai dans tout ça, mais c’est la réaction à ces vérités qui me permet d’y voir une sorte de wokisme.

 

Devant notre passé de nation conquise, nous aurions pu avoir un regard admiratif pour nos ancêtres qui ont été victimes d’une véritable discrimination venant des anglophones.

 

Mais en rejetant nos traditions, notre passé et ses valeurs, nous avons effacé de grands pans de cet épisode traumatisant de notre mémoire collective. Nous aurions pu respecter notre héritage conservateur et catholique, mais nous avons préféré mépriser ces caractéristiques et avons nommé la fin de cette période «la Grande Noirceur».

 

Faire table rase

 

Plutôt que de prendre l’histoire pour ce qu’elle était, plutôt que de construire notre nation sur des fondations solides, centenaires et véridiques, une génération a préféré tout détruire et mettre l’an zéro du Québec le 22 juin 1960.

 

À partir de ce moment, le Québec devenait la terre promise progressiste, sociale-démocrate, interventionniste, féministe, écologiste et plus encore.

 

Je reviens aux fameux rendements décroissants. Le Québec des années 60 avait des problèmes énormes. Taux d’alphabétisation, taux de diplomation, scolarisation et revenus des francophones en comparaison avec les anglophones, déclin du français, faible détention des capitaux par la majorité francophone, etc.

 

Bref, la majorité historique s’était enlisée dans un rôle de servante pour une minorité anglophone plus fortunée. Les Québécois ont donc utilisé l’État pour tenter de corriger le tir. Réforme Parent en éducation, nationalisation de l’électricité, création de la Caisse de dépôt et placement, etc.

 

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Jusqu’ici, rien de catastrophique et de vraiment woke, pourrait-on dire. Le wokisme québécois a émergé lorsque la solution à tous ces problèmes a été trouvée: blâmer perpétuellement le Canada, utiliser l’État pour «corriger» toutes les «injustices» imaginables et ne plus jamais remettre en cause le consensus social-démocrate.

 

Nationalement correct

 

Une forme d’autocensure s’est lentement installée. Vous n’êtes pas à l’aise avec la loi 101? Vous êtes contre la protection du français? Vous trouvez que l’État est trop présent dans l’économie? Vous voudriez retourner à la Grande Noirceur de Duplessis?

 

Lentement, mais sûrement, chaque situation, chaque «crise» est devenue l’occasion de blâmer Ottawa et les anglophones et celle d’imposer la «volonté» de la majorité francophone via son seul levier de pouvoir: l’État.

 

Un cycle qui se répète maintenant depuis 63 ans avec des conséquences désastreuses. Le Québec affiche toujours un retard économique majeur face aux autres provinces. Le français, malgré des interventions toujours plus invasives, semble destiné au folklore. Le fardeau fiscal et légal des Québécois est probablement l’un des plus lourds de tout l’Occident.

 

Comme pour les luttes raciales, sexuelles, etc., les gains sont de plus en plus marginaux (lorsqu’ils existent encore) et les solutions toujours plus invasives et restrictives.

 

La dernière invention de nos sauveurs? L’application de la loi 101 aux Cégeps. L’un de leurs représentants les plus en vogue, le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, un autre protégé de Mathieu Bock-Côté, passe ses journées sur Twitter à dénoncer cette grande injustice: Concordia, université appartenant aux méchants anglophones, performe mieux que l’UQAM, joyau de l’État québécois et grand symbole de la Révolution tranquille.

 

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Tout comme les wokes américains, pour ces gens, il est inconcevable que Concordia soit l’une des meilleures universités, car elle reflète un certain pouvoir colonial. Ces indignés refusent que les gens choisissent une université qui n’est pas le fruit de la révolution. Dans leur perspective, il faudrait que l’État intervienne là aussi, encore, qu’il force les gens à faire «le bon choix».

 

Deux poids deux mesures

 

Dire que l’UQAM est une moins bonne université vous vaudra un sermon digne du meilleur prophète woke en Ontario.

 

Autre exemple plus médiatique: la réaction unanime des médias devant la sortie de Carey Price contre la nouvelle mouture du registre fédéral des armes à feu. «Irresponsable, manque de jugement, condamnable, etc.». On était à deux doigts de demander à la Sainte-Flanelle de résilier son contrat et d’en faire un paria.


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Les nationalistes québécois font régulièrement dans le deux poids deux mesures en ce qui concerne la liberté d’expression. Critiquer le Québec et son modèle peut vous valoir d’être excommunié ou accusé très rapidement de faire du «Québec bashing». Ici, ils entretiennent clairement un discours étrangement similaire à celui des wokes.

 

Il est sans doute normal qu’une société ait ses propres codes et interdits. Mais alors, il faudrait cesser notre manie de nous présenter comme moralement supérieurs aux Anglo-saxons supposément embourbés dans le délire woke comme des idiots, alors que nous, grands républicains, dignes héritiers de notre mère patrie la France, nous serions bien différents.