Les low-tech contre la culture du tout jetable

Photo: Fred Tanneau pour l’AFP.

Lundi le 15 août 2022, à 11:30

Face aux contraintes climatiques et au manque de ressources à venir, le modèle des low-tech pourrait devenir une solution de rechange au statu quo technologique. Entrevue avec Philippe Bihouix, ingénieur français et spécialiste du sujet.  


Les technologies vertes sont-elles vraiment l’avenir? Du moins, certainement pas pour l’ingénieur Philippe Bihouix, pour qui les low-tech ou «basses technologies» doivent faire contrepoids à ces technologies difficilement recyclables et très friandes de ressources rares.

«On a effectivement besoin d’un profond changement de modèle pour réorienter la dynamique de l’innovation» vers une «économie de ressources et d’énergie», estime-t-il avec Libre Média.
 
L’objectif serait de rendre la civilisation humaine techniquement soutenable en abaissant l’extraction et la consommation de matières premières non renouvelables. 

 

Durabilité et réparabilité 

 
Selon la logique des low-tech, chaque produit devrait être conçu de sorte qu’il soit le moins consommateur en ressources, le moins polluant ainsi que le plus durable, robuste, réparable et recyclable en fin de vie. 

Dans le domaine de l’électroménager, par exemple, une culture économique du tout jetable et de l’obsolescence programmée montre la nécessité de développer quelque chose de plus viable.

En effet, l’espérance de vie des machines à laver diminue depuis des décennies. 
 
Par exemple, selon une étude de l’Agence environnementale allemande, entre 2004 et 2013, l’âge moyen des machines à laver recyclées est passé de 16 ans à 13,7 ans et la proportion de lave-linge qui ont 11 ans ou moins a augmenté considérablement. 

Une autre étude réalisée par l’Université Bonn explique que la moitié des consommateurs ont déclaré ne jamais avoir réparé leur machine à laver.
 

La sobriété avant tout

 

Réorienter l’innovation forcera la civilisation humaine à repenser la technologie en termes plus «socio-techniques que techniques, reléguant au second rang la question des usages et des comportements des consommateurs», analyse notre spécialiste. 

Au point qu’il faudra remettre en cause nos besoins et désirs puisque tel que l’écrit Philippe Bihouix dans L’Âge des Low Tech (Seuil, 2014), «il n’y pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources recyclables, que celui qu’on n’utilise pas». 

Installer des panneaux solaires pour alimenter des écrans publicitaires énergivores dans les rues n’a rien de très bénéfique pour la planète. En effet, au lieu de se déculpabiliser en adoptant un écologisme superficiel qui nécessite des ressources puisées à l’autre bout du monde, il faudrait peut-être se passer de ces écrans, explique l’ingénieur dans son livre. 
 

L’État au service des low-tech?

 
«La puissance publique, à toutes les échelles, dispose de nombreux moyens d’action pour favoriser et mettre en œuvre une transition vers un système plus sobre en ressources», estime Philippe Bihouix.
 
L’État peut actionner son levier «normatif et règlementaire» afin de limiter des produits et services qui sont «trop polluants et trop gaspilleurs», comme les imprimés publicitaires dont la nécessité peut être remise en question. 
 
Le «pouvoir prescriptif» de l’État peut être au cœur de la transition avec, par exemple, des municipalités qui ouvrent «des lieux de réparation citoyenne» pour faire durer les produits.
 
L’État peut faire des «choix fiscaux», ajoute le spécialiste. Par exemple, au Québec, le gouvernement pourrait mettre en place une TVQ différenciée pour pénaliser les produits non réparables, jetables ou même programmés par une obsolescence fonctionnelle.

Vers une société beaucoup plus encadrée et réglementée?

 

Un nouvel entrepreneuriat technologique 

 
Toutefois, «se lancer dans les low-tech reste encore un chemin de croix» pour les entrepreneurs, avertit l’ingénieur centralien. 
 
Aux yeux de plusieurs acteurs, cette sobriété, durabilité et réparabilité rendent les low-tech incompatibles avec les fondements de croissance et de rentabilité des entreprises.

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Mais depuis plusieurs années, des initiatives de low-tech prennent forme afin de perturber le modèle dominant du high-tech, précise Philippe Bihouix. 
 
Par exemple, pour faire face à l’obsolescence fonctionnelle dans l’industrie de l’électroménager, une équipe de jeunes Français cherche à commercialiser l’Increvable, une machine à laver dont la conception est non seulement faite pour durer, mais aussi pour permettre plus facilement son entretien. 
 
Selon Philippe Bihouix, les low-tech ne devraient pas être réservées qu’aux petites et moyennes entreprises. «La démarche peut tout à fait s’appliquer à de grandes entreprises qui sont de plus en plus nombreuses à s’y intéresser», conclut-il.
 
Mais, gare au risque d’une usurpation de ces basses technologies par les multinationales pour leur propre «écoblanchiment» (marketing écologiste trompeur) et leur propre expansion sur le marché. 
 
Au prix que l’Increvable devienne chez Whirlpool ce que les rayons de produits biologiques sont devenus dans les supermarchés canadiens: une offre écolo, érigée en vertu ostentatoire pour certains, mais financièrement inaccessible pour la grande majorité des classes populaires et moyennes.