Dans une entrevue à Libre Média, Lionel Carmant, le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, explique la démarche à l’origine de la toute première Stratégie québécoise sur l’utilisation des écrans et la santé des jeunes.
Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, vient de rendre publique la première Stratégie québécoise sur l’utilisation des écrans et la santé des jeunes.
Elle découle du travail de la Santé publique (DGSP) et de la consultation d’experts scientifiques, puis d’intervenants qui offrent des ressources déjà disponibles sur le terrain.
Pour mieux comprendre la démarche du ministre Carmant, notre collaborateur Joël Monzée s’est entretenu avec lui. Première partie d’un entretien divisé en trois sections: les écrans, la santé mentale et la DPJ.
Joël Monzée: La Stratégie visant à encourager une saine utilisation des écrans vient d’être publiée. Quel bilan tirez-vous du processus de consultation? Est-ce que vous sentez que vous êtes allé assez loin dans cette démarche réflexive, certes perturbée par la crise sanitaire?
Lionel Carmant: «En fait, cette pause a même modifié le contenu final, mais pour un bien. Au début, on aurait voulu être plus strict et rigide. Toutefois, cette période de deux ans durant laquelle les écrans sont devenus des outils pédagogiques a montré leur utilité pour les élèves. On l’a très bien entendu lorsqu’on a rencontré les intervenants le 27 septembre dernier, contrairement aux avis des experts exposés avant la crise sanitaire. Je suis donc très satisfait du processus.»
Les effets des habitudes de vie sont complexes, mais les scientifiques documentent de plus en plus ces phénomènes. Comme votre démarche est un processus réflexif, est-ce que vous envisagez de poursuivre les échanges?
Lionel Carmant: «Oui. C’est pour cela qu’on a mis beaucoup d’argent en recherche [1 million, ndlr]. Nous voulons nous assurer de l’impact de ce que nous proposons actuellement.
Nous voulons qu’on mesure tout ce qui nous a été expliqué par les experts lors de la première phase de la consultation. Surtout que nous n’avons pas réussi à avoir de consensus clairs sur les impacts de la durée de l’exposition.
On sait, par exemple, que cela varie en fonction de l’encadrement des jeunes. Aussi, il y aura certainement une "version B" lorsque les résultats scientifiques seront disponibles.»
J’ai été étonné que la Stratégie tienne surtout compte de la durée d’activité virtuelle, mais pas des contenus. Or, passer 7 heures devant un écran pour le travail, parler à sa famille ou faire des jeux vidéo n’a pas le même impact sur le cerveau. Pourquoi n’a-t-on pas tenu compte des catégories d’usage?
Lionel Carmant: «Je suis tout à fait d’accord avec cette distinction. Toutefois, la DGSP nous a demandé de ne pas sauter trop rapidement aux conclusions. On était cependant d’accord avec les aspects "interactifs" ou "sans interaction"
Par exemple, "regarder un film avec ses parents et en discuter après" n’est pas la même chose que "regarder la télévision durant des heures, seul, alors que les parents font autre chose". La DGSP fait cette distinction, mais n’était pas prête à aller plus loin.
Quant aux jeux vidéo, il y a l’aspect des programmes-études en eSport dans nos écoles. Comme une équipe de chercheurs fait, en ce moment, des études sérieuses sur l’impact de ces programmes, la DGSP a préféré se donner du temps avant de sauter aux conclusions.
On sait que les aspects interactifs et la supervision, auxquels on ajoute une compensation avec des activités liées aux saines habitudes de vie, ont un impact qu’il nous faut mesurer avant de prendre une décision.
On sait aussi que, dans la sous-catégorie des jeux vidéo, il y en a qui ont des aspects plus addictifs intrinsèques au jeu.
Je suis tout à fait d’accord avec cela. Cependant, il y avait une demande de ne pas aller trop vite dans cette catégorisation, car nous finançons des recherches qui vont permettre de bien différencier les impacts de ces catégories.»
Si les écoles ne peuvent pas remplacer les consignes parentales, ne devrait-on pas espérer qu’elles ne compliquent pas la vie des parents en diffusant des dessins animés, donnant l’accès aux jeux vidéo en récompense ou réalisant des travaux avec des téléphones intelligents?
Lionel Carmant: «Ce que nous disons, c’est que tout ce qui n’est pas interactif avec l’adulte ou qui n’est pas supervisé tout court n’est pas, en soi, conseillé.
Toutefois, la conclusion des journées de réflexion a souligné l’importance d’avoir une meilleure compréhension des impacts avant de mettre des recommandations que la DGSP jugeait trop strictes pour le moment.
Surtout en sortant de pandémie, sachant tout ce qui a été fait. On ne voulait pas diaboliser les outils vidéo. On voulait plus d’informations avant de conclure de manière définitive.»
Comment aider les parents qui se sentent parfois dépassés par la surutilisation des écrans de leurs enfants?
Lionel Carmant: «La sensibilisation, c’est le gros de nos investissements dans la prochaine année. Premièrement, j’ai été surpris d’apprendre que peu de personnes savaient que c’était fortement déconseillé avant deux ans. Donc, juste cette norme prendra beaucoup de sensibilisation. Et ce sera fait.
Donc, une grande partie des sommes [2 millions, ndlr ]sera dédiée au développement d’outils et à la sensibilisation de la population.
Deuxièmement, nous ne voulions pas nous substituer à l’autorité des parents. On veut donner des recommandations, mais pas imposer.
Nous rendrons disponibles des outils que les parents pourront consulter pour voir comment ils peuvent mieux encadrer le temps d’écrans chez leurs enfants et leurs adolescents. Je ne crois pas que les parents veulent qu’on interdise ceci ou cela, mais veulent pouvoir prendre leurs décisions avec un meilleur éclairage.»
Si je suis entièrement d’accord que l’État ne peut pas décider à la place des parents, on peut toutefois regretter, par exemple, que des enseignants utilisent le téléphone des ados dans leurs cours, alors que des parents résistent encore à un tel achat pour leur jeune. Il est clair que le milieu scolaire agit de bonne foi, mais il complique involontairement la vie de ces parents.
Lionel Carmant: «On n’encourage pas du tout ce type d’activités, mais cela relève du ministère de l’Éducation. On travaille avec eux pour le suivi, un suivi très proche, surtout pour le programme eSport, par exemple, pour voir les impacts développementaux.»
D’où l’importance d’une stratégie interministérielle. C’est un enjeu transversal pour tous les ministères impliqués.
Lionel Carmant: «Exact! Cela vient aussi s’intégrer dans notre politique de prévention au niveau de la santé publique.»
La Stratégie privilégie la norme, et vous m’avez appris d’ailleurs que c’était obligatoire et non pas simplement recommandé, de deux ans pour l’accès aux écrans seul, alors que des psychiatres et psychologues recommandent d’interdire la tablette, donc pas la télévision ou l’ordinateur, mais la tablette, avant six ans.
Lionel Carmant: «C’est parce qu’il faut bien clarifier tous les enjeux. Lors de la consultation avec les intervenants, ils nous ont fait remarquer qu’un enfant de moins de deux ans qui parle avec son grand-père, ce n’est pas nocif.
Donc, avant d’interdire la tablette avant six ans, il nous faudra vraiment mieux comprendre les phénomènes. C’est pour cela que nous investissons en recherche.»
En effet, d’où la différenciation entre les trois catégories (travail-apprentissage; échanges en visioconférence; loisirs virtuels et textos intempestifs).
Lionel Carmant: «Oui! Et nous sommes d’accord avec cela. Surtout en ce qui concerne les loisirs isolés. C’était vraiment clair. Cependant, la DGSP nous a demandé, encore une fois, plus de données scientifiques avant d’interdire ou même de proposer des recommandations fermes.»











