Notre contributeur Joël Monzée a rencontré la ministre responsable des Aînés, alors qu’elle quittera dans un mois une vie politique vouée à la protection des personnes vulnérables, dont les aînés et les proches aidants.
Entrevue exclusive avec Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés du Québec.
Joël Monzée: Nous nous sommes rencontrés la première fois il y a 4 ans. Nous étions voisins de table dans un salon du livre. Entre deux signatures, nous avons beaucoup discuté et j’ai gardé le souvenir d’une femme très engagée pour soutenir tant les personnes âgées que les personnes proches aidantes qui prennent soin de celles qui sont en perte d’autonomie.
Marguerite Blais: «Vous savez, j’ai commencé à m’intéresser au vieillissement en 1979, alors que je présentais des chroniques à la radio de Radio-Canada. Au fil des années, j’ai été témoin de toutes les appellations qui ont défini les personnes de plus de 50-60 ans.
En 1987, la ministre libérale Thérèse Lavoie-Roux m’a demandé de participer à un comité qui réfléchissait sur les abus vécus par les personnes âgées. J’ai accepté, mais qu’est-ce que je me sentais impressionnée par les experts qui m’entouraient! On a travaillé fort pour déposer un avis en 1989.
Le hasard fera en sorte que je serai la ministre qui, vingt ans plus tard, déposera le premier plan d’action contre la maltraitance envers les personnes âgées. Il est fascinant de voir comment notre processus de vie et nos engagements dans la vie nous amènent parfois bien des années plus tard à des actions.
À l’époque, je posais beaucoup de questions aux personnes dans les différents villages et villes du Québec. Dans les séances formelles, les gens parlaient peu. Cependant, ils partageaient beaucoup de choses lorsqu’on prenait ensuite un café: les histoires, les tabous, les secrets de famille…
On n’osait pas parler de maltraitance en public. C’est grâce à l’implication d’Yvon Deschamps qu’on a commencé à populariser le phénomène de maltraitance aux aînés. On en a fait du chemin depuis.»
Pourtant, la crise sanitaire a été fortement marquée par les drames dans les CHSLD, notamment celui de Herron. Quelles sont les mesures que vous avez prises pour que de telles situations ne se reproduisent plus?
Marguerite Blais: «J’ai réouvert la loi sur la maltraitance et on a mis des sanctions pénales. J’ai donné des leviers juridiques pour permettre aux CISSS et CIUSSS de mettre sous tutelle provisoire des institutions privées.
Lors du drame d’Herron, il n’y avait aucun moyen d’intervenir légalement. Il n’y avait pas de levier. C’est quand la Santé publique de Montréal s’est impliquée qu’on a pu faire quelque chose. Désormais, la Loi permet d’être beaucoup plus rapide.»
Il y a eu des critiques sur le concept de maisons des aînés. Encore récemment, l’ancien ministre de la Santé Réjean Hébert s’est offusqué des coûts.
Marguerite Blais: «Ça me fait de la peine de partir, vous savez, car j’aurais aimé voir toutes les maisons des aînés terminées. J’aurais aimé voir le changement de culture dans la prise en charge des aînés, à travers ces maisons. Il y a aussi des centres alternatifs qui font partie des mesures qui me tiennent à cœur.
Alors que je siégeais dans l’Opposition libérale, j’avais initié une commission parlementaire sur les conditions de vie des bénéficiaires des CHSLD. C’est un sujet difficile. On dirait que c’est une boîte de Pandore. Économiquement, cela coûte de l’argent à la société, alors que cela ne rapporte rien directement.
Les gens y vivent parfois pendant cinq ans. Ils sont dans un environnement difficile sur le plan humain, surtout s’ils sont entourés de personnes affectées par des troubles cognitifs majeurs. Or, les gens n’ont pas tous les mêmes besoins en ce qui concerne la communication, les loisirs, la vie quotidienne…
En construisant des maisons des aînés, on offre une alternative. Par exemple, celle de Prévost se compose de 48 places, mais organisées en quatre unités de douze personnes qui ont des besoins similaires. Ce n’est plus un environnement hospitalier, c’est un lieu de vie!»
Comment justifiez-vous ces coûts?
Marguerite Blais: «Je me fais beaucoup critiquer sur leurs coûts. Il y a, par exemple, des gens qui m’ont reproché de placer une douche individualisée. Ils affirment même que les personnes ne veulent pas se laver.
S’il est vrai que certaines personnes affectées par la maladie d’Alzheimer sont résistantes, qu’en est-il des autres? Je ne comprends pas qu’on pense de cette manière.
Bien sûr, la pandémie et l’inflation affectent les coûts, mais on construit pour 75 ans! Donc on met des matériaux qui seront résistants pour 75 ans. Et puis, on ne peut pas dire que cela coûte trop cher, après tout ce qui s’est passé au début de la crise sanitaire.»
Dr Hébert disait qu’on pouvait avoir trois lits dans un CHSLD pour seulement deux dans une maison des aînés. On dirait qu’il y a deux concepts opposés: des lieux de vie adaptés ou des espaces hospitalo-centrés.
Marguerite Blais: «Pour le bien-être des occupants, il y a l’avant-scène avec l’hébergement, mais aussi l’arrière-scène: la cuisine, la ventilation mécanique qui sépare l’air propre de l’air vicié, l’équipement pour les soins de santé, la climatisation, des lavabos… On a d’ailleurs tenu compte des premiers enseignements de la crise sanitaire pour optimiser ces maisons.
Les chambres sont grandes. Elles ont une vraie porte. On peut mettre un lit d’appoint pour une personne proche aidante. Il y a des lève-personnes encastrés qui permettent à la personne d’aller seule à la toilette. Il y a une ‘‘douche italienne’’. Il y a un espace permettant de donner des soins d’hygiène respectant l’intimité…
Il y a aussi une grande salle à manger qui permet de se réchauffer quelque chose à manger, mais aussi un comptoir pour nettoyer des fruits et des légumes soi-même.
À lire aussi: Manque de climatiseurs dans les CHSLD: une forme de «maltraitance»?
Il y a un grand salon et un espace occupationnel pour faire des activités.
Il y a des ‘‘histoires de vie’’ accessibles pour leur poser des questions sur leur vie.
Il y a de grandes fenêtres, des espaces thématiques, etc.
Il y a aussi des chambres pour les couples.
Il n’y a plus de poste d’infirmières, ce sont des maisons.
On peut diminuer la prescription de psychotropes. S’il y a des personnes avec lesquelles ça ne marche pas, il y a un pourcentage important de personnes pour qui ça fonctionne.
On travaille aussi avec les ‘‘restes’’ cognitifs, plutôt qu’avec les pertes. C’est un changement de paradigme majeur. On travaille sur leur autonomie plutôt que de les bourrer de pilules.»
La maison des aînés, c’est une panacée?
Marguerite Blais: «Non, je préconise le maintien à domicile aussi longtemps que possible, mais il faut le personnel adéquat. Il y a aussi l’aménagement du territoire, l’aménagement des maisons, l’amélioration des transports, la possibilité de traverser une rue en toute sécurité… C’est un tout. D’où l’idée des ‘‘municipalités amies des aînés’’.
On voit aussi apparaître le concept des petites maisons regroupées, avec une salle communautaire pour prendre un repas ensemble ou faire de l’exercice. On encourage aussi des sentiers pédestres à faire en famille, mais aussi des stations d’exercices proches des parcs où jouent les enfants, voire la proximité de CPE...»
Vous étiez également pleine d’espoir pour deux dossiers qui vous tiennent à cœur: la proche aidance et la bientraitance des personnes âgées. Quel bilan tirez-vous de votre action politique?
Marguerite Blais: «On parle de plus en plus de gériatrie sociale qui, à un moment, deviendra un programme nommé au Conseil du trésor.
La gériatrie et la pédiatrie tiennent compte autant de la globalité que de la vulnérabilité pour assurer un encadrement le plus adéquat. On parle ainsi de bientraitance.
Quant à mon retour, j’étais revenue pour faire une politique sur la proche aidance. Dorénavant, la Loi 56 comprend plusieurs outils: la politique de la proche aidance, le plan d’action, un observatoire scientifique, une obligation de faire un plan d’intervention auprès de chaque proche aidant – révisé aux cinq ans – pour s’assurer de son bien-être…
On s’est inspiré des initiatives d’ailleurs, mais je crois que désormais c’est la politique la plus avancée au monde.
Et puis, on a désormais un coordonnateur dans chaque région, ainsi que dans les communautés ethnoculturelles, totalement dédié à la proche aidance.
L’objectif est de sortir d’une gestion en silos pour favoriser la coopération. On avait cette ressource pour la maltraitance, on l’a désormais pour la proche aidance!»











