Pour l’historien Marc Simard, le Hamas a réussi à renverser la tendance dominante dans l’opinion occidentale voulant que l’État d’Israël se défende légitimement. Pour ce faire, le groupe islamiste n’aura pas hésité à sacrifier la population de Gaza.
Depuis six mois déjà, la question gazaouie occupe un espace immense dans l’actualité internationale. Mais étrangement, malgré les enjeux divergents et les problèmes complexes que soulève l’offensive israélienne, le narratif médiatique sur celle-ci est d’une uniformité déconcertante.
L’affaire est essentiellement traitée, dans la plupart des médias occidentaux, sous les angles suivants:
-Les souffrances de la population palestinienne (l’accusation de «génocide», concept pourtant inapproprié en l’espèce);
-L’imminence d’une famine ou d’une épidémie, cent fois prophétisés; la violation des sanctuaires que devraient être les hôpitaux et les écoles;
-Les difficultés encourues par les ONG et les périls menaçant leurs employés (dont bon nombre sont palestiniens)
-La destruction des immeubles par les bombardements israéliens; et l’exode forcé de la population gazaouie.
Tous ces faits sont documentés et méritent une large couverture médiatique, bien sûr. Et on doit reconnaître que les journalistes s’efforcent dans leur majorité de rappeler que c’est l’attaque barbare de citoyens israéliens par des militants du Hamas le 7 octobre qui a provoqué cette guerre, et que ceux-ci détiennent encore une centaine d’otages, morts ou vivants.
Une question en suspens
Mais il est une question pourtant fondamentale qui a été passée sous silence par la presse dans son ensemble, et qui est pourtant au cœur de ce drame: quel objectif poursuivait le Hamas en lançant ses militants à l’assaut des populations israéliennes vivant en bordure de la bande de Gaza, le 7 octobre 2023?
Car on serait bien naïf de penser qu’une telle opération, préparée en secret pendant des mois et effectuée à peine un an avant les élections présidentielles aux USA, n’avait comme ambition que d’occire un millier d’Israéliens et de ramener deux ou trois cents otages dans la bande de Gaza (je n’aborde pas ici la question des meurtres gratuits et des viols dégradants, qui relèvent d’une autre logique, celle de la vengeance et de la terreur).
Je répète donc: quelle était l’intention de l’état-major du Hamas en déclenchant le «Déluge d’Al Aqsa»?
Car ces dirigeants, à moins qu’ils ne soient des idiots, ce que je ne crois pas, ne pouvaient pas ignorer que leur intrusion sauvage, le plus grand pogrom depuis la Deuxième Guerre mondiale, déclencherait une réplique brutale et meurtrière de la part du gouvernement israélien et de ses chefs d’état-major, surtout quand on connaît le penchant du premier ministre Netanyahou, de surcroît aux abois pour des affaires judiciaires, pour les solutions musclées et sanglantes.
Une réaction prévisible
La réponse à cette question, aussi cruelle qu’elle puisse paraître, est la suivante: non seulement les chefs du Hamas savaient que la réponse israélienne serait impitoyable, mais c’était celle qu’ils espéraient.
En d’autres mots, ils avaient décidé de sacrifier la population civile de Gaza (devenue un bassin de «martyrs») pour faire progresser leur objectif ultime, la création d’un État islamique «de la rivière à la mer», ce qui implique, on doit bien le comprendre, la destruction de l’État d’Israël et le massacre ou l’expulsion de ses citoyens.
Lire notre reportage: «À Gaza, les Palestiniens vivent comme des oiseaux en cage»
Et comment la réponse israélienne allait-elle favoriser la réalisation des objectifs des islamistes du Hamas? En contribuant au retournement de l’opinion publique occidentale, jusque-là globalement favorable à Israël ou du moins à la solution des «deux États», par la mise en scène du «génocide» opéré par Tsahal.
Pour cette scénographie, le Hamas disposait des acteurs suivants:
-Une population civile innocente bombardée, massacrée (voir le décompte quotidien des morts par le Hamas) et affamée, dont les victimes sont qualifiées de «martyrs», pour bien leur rappeler que leur sacrifice les mènera directement au Paradis d’Allah;
-Des organisations internationales (dont l’UNRWA, véritable ministère de l’Éducation, de la Santé et du Bien-être social de la bande de Gaza depuis 1949), qui dénoncent sans relâche auprès des correspondants de presse les massacres, les bavures et la famine;
-Des correspondants étrangers qui bombardent les fils de presse de nouvelles atroces jour après jour;
-Et deux candidats à la présidence aux États-Unis qui ne peuvent plus soutenir indéfectiblement Israël parce que le vote des Arabes et des musulmans le 4 novembre prochain pourrait être déterminant dans une demi-douzaine d’États.
En somme, le Hamas a réussi, par cette opération militaire et de relations publiques, à renverser la tendance dominante dans l’opinion occidentale, même si celle-ci demeure globalement favorable à la solution des «deux États» (ce qui est mon cas).
Gaza est détruite et le Hamas est décimé, mais celui-ci a gagné la guerre sur les plans politique et idéologique, et c’est ce qu’il avait comme objectifs dès l’origine de ce conflit.
La destruction de Gaza importe peu aux dirigeants du Hamas si elle a fait progresser son objectif d’établir un État islamique en Palestine.
De toute façon, la reconstruction se fera aux frais des Occidentaux et avec le concours des ONG internationales, la Palestine étant depuis ses origines un territoire indigent qui dépend totalement de l’aide internationale.
Cycle infernal
De plus, l’invasion israélienne aura peut-être réussi à anéantir le Hamas ou presque, mais elle aura contribué au développement d’une nouvelle génération de militants et d’activistes (les enfants d’aujourd’hui), qui seront encore plus motivés et radicaux que leurs prédécesseurs des trente dernières années.
Finalement, pour répondre à la question taboue qui était l’objet de cet article, quel était l’objectif du Hamas, le 7 octobre 2023?
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Pour l’essentiel, provoquer le désastre que nous avons quotidiennement sous les yeux, ce qui contribue à faire progresser son objectif ultime, soit faire de la Palestine historique un état arabe et islamique.
En ce sens, ses dirigeants doivent estimer qu’ils ont gagné cette guerre malgré les souffrances infligées aux habitants de Gaza, qui comptent pour bien peu en regard de leur vision essentiellement religieuse et dogmatique du conflit israélo-palestinien.











