Faire diversion

Éditorial

Capture d'écran de la publicité controversée de la Coalition Avenir Québec.

Lundi le 18 juillet 2022, à 11:00

Avant les prochaines élections, il faut espérer être capables de renouer avec un débat digne de ce nom pour le bien-être du Québec. L’éditorial de Jérôme Blanchet-Gravel.


La pauvreté du débat est alarmante au Québec, où la crise sanitaire a révélé un degré de conformisme qu’on retrouve normalement dans les régimes autoritaires. 
 
Ailleurs en Occident aussi, la qualité de la réflexion n’est plus la même, mais le Québec se démarque nettement par rapport à des pays comme la France.
 
Non seulement on cherche la diversité des points de vue dans les médias québécois, mais un vieux fond de méfiance pour les choses dites intellectuelles vient conforter notre goût pour la vie ordinaire, ce mode de vie mené au rythme des téléromans et des changements de pneus. 

 

L'hégémonie des faits divers

 
Coyotes mangeurs d’enfants en première page, histoires de voisins irrités par le son des spectacles, panne d’air climatisé dans un centre commercial durant une «canicule»: quelle difficulté avons-nous par les temps qui courent à prendre un peu de hauteur!

C’est le triomphe des chiens écrasés.

 

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Ce n’est pourtant pas les grands enjeux qui manquent. Les crises migratoires, la révolution numérique, l'état de l'environnement, la guerre en Ukraine, les famines à venir et l’imposition de nouveaux courants de pensée devraient davantage nous interpeller, entre autres sujets majeurs. 

Traités d'une manière assez uniforme, ces sujets ne sont pas ignorés dans la presse, mais ce ne sont jamais vraiment ceux qui suscitent l'intérêt.

Depuis quelques jours, c’est la dernière publicité remarquée de la Coalition Avenir Québec qui retient l’attention des grands médias. 

Cette publicité mettant en scène une dame de presque 80 ans devant son domicile en Mauricie est d’assez mauvais goût et reflète une mentalité discutable pour son simplisme.
 
Il est vrai aussi qu’elle soulève des questions éthiques comme l’a souligné Le Devoir, la dame en question n’ayant reçu que 250$ pour sa participation à ce «vox pop» qui finalement n’en était pas vraiment un. 

La fille de la principale intéressée, une certaine Chantal Landry, est même intervenue dans les pages de ce journal pour dénoncer ce qu’elle voit comme l’instrumentalisation d’une «femme âgée à revenu modeste». Sa mère a-t-elle tout de même droit à son opinion?
 
Si l’affaire peut faire mal à un gouvernement Legault qui bénéficie depuis trop longtemps d’une certaine immunité, il faut l’utiliser, proposent certains. 

Quand le sage montre la lune…

 
Cela dit, il est frappant que les médias se penchent aujourd’hui sur l'éthique douteuse de cette pub après avoir fermé les yeux pendant deux ans sur l’éthique d’un parti n’ayant pas fait preuve d’une grande considération pour la vie sociale et la démocratie.
 
Encore une fois, nous sommes en train de nous perdre dans des détails et du potinage de salon de coiffure, au lieu de nous concentrer sur l'essentiel et d’entamer une véritable discussion sur notre avenir comme société mature.
 
Encore une fois, nous sommes en train de faire diversion par une combinaison inconsciente de paresse et de conformisme. 
 
Aucune vraie réflexion n’a encore été entamée sur l’expérience que nous avons vécue durant la crise – avec tous ses abus et les révélations sur les CHLSD –, mais tout d’un coup, des journalistes qui se croient peut-être audacieux se penchent sur l’éthique… d’une publicité.
 
Avec un peu de recul, on croit rêver tellement les priorités ne semblent plus prioritaires.  
 

…l’idiot regarde le doigt

 
J’insiste. Pendant deux ans, préférant la censure au dialogue, le Québec officiel a été incapable de se questionner sur les impacts des mesures sanitaires – en premier lieu chez les enfants–, mais il se demande aujourd’hui si «la madame dans la publicité de monsieur Legault a été bien payée». 
 
Est-ce le seul genre de questionnement que nous sommes collectivement capables de nous offrir? Nous méritons mieux. 

Avant les élections du 3 octobre prochain, il faut espérer être capables de renouer avec un débat digne de ce nom pour le bien-être d’une société qui, sans trop le réaliser, souffre grandement de son enfermement dans l’unanimisme. C’est une question de vitalité.

 

Rater l'essentiel 

 
Le Québec régresse de manière inquiétante depuis la pandémie, comme s’il avait décidé d’assumer son statut périphérique et son caractère insulaire. Une province et fière de l’être, en bref.  
 
Selon les chiffres du Programme alimentaire mondial, ce sont maintenant 345 millions de personnes qui risquent de mourir de faim dans le monde en raison de l'interruption des chaînes d'approvisionnement due aux mesures sanitaires, phénomène aggravé par la guerre en Ukraine. 
 
«On se protège et on sauve des vies», a-t-on pourtant répété au Québec et ailleurs.
 
Il me semble que c’est aussi le genre d’enjeu auquel nous pourrions être plus attentifs.