L’historien Marc Simard nous raconte comment la loi de 1985 permettant aux femmes mariées avec un Blanc de recouvrer leur statut d’Autochtones l’a forcé à réfléchir à sa «véritable» identité.
La loi de 1985 qui permet aux femmes autochtones ayant épousé un Blanc de recouvrer leur statut d’Autochtones me place devant un dilemme: je peux demeurer un Québécois francophone (on ne dit plus Canadien français) ou réclamer mon statut d’Autochtone rattaché à la nation wendat, aucun de ces états n’étant exclusif.
Bien qu’il n’implique pas de rupture, ce choix n’est pas si simple et comporte son lot de déchirements.
La porte s’ouvre pour que je me joigne à une nation à l’identité chancelante et à la culture imprécise, alors que je suis moi-même, culturellement, un Québécois francophone, donc membre d’une nation qui a elle-même été conquise et colonisée (la Conquête de 1760) et qui est dans un processus de questionnement identitaire qui s’incarne dans le mouvement indépendantiste.
En 1980, j’ai voté «Oui» lors du référendum sur la souveraineté-association, bien que je ne sois pas à l’aise avec la dimension identitaire du mouvement souverainiste.
Identité personnelle
Alors que je suis partagé entre ma citoyenneté canadienne et ma condition de Québécois, je dois en outre m’interroger sur mon identité personnelle.
Bien que ma mère nous ait toujours rappelé que nous, ses enfants, étions autochtones, j’ai été élevé comme un Blanc. Je n’éprouve donc pas, comme certains membres de ma parentèle, un fort sentiment d’appartenance à la nation wendat.
D’ailleurs, à cette époque, la culture huronne-wendat n’est pas particulièrement vigoureuse: la langue est disparue, les croyances animistes ont été diluées dans le catholicisme et les Wendat vivent grosso modo comme les Blancs des banlieues environnantes.
Seul le Pow-Wow annuel, qui est un phénomène plus folklorique qu’autre chose, rappelle alors aux citoyens des alentours que ces gens avec lesquels ils travaillent ou qu’ils croisent à l’épicerie sont des membres des Premières Nations. Ainsi que le tam-tam du chef Max Gros-Louis aux matches des Nordiques.
À lire aussi: Les valeurs profondes des Hurons-Wendat
Pourquoi donc « devenir » autochtone et ainsi assumer mon métissage? Je ne perçois pas de grand fossé culturel, spirituel ou de valeurs entre moi et les habitants de Wendake, bien que je ne sois pas attiré par la célébration des traditions autochtones et que je ne partage pas toujours le point de vue des militants (dont nous parlerons dans le texte suivant).
Ni chasseur ni pêcheur
Par contre, je ne suis ni chasseur, ni pêcheur. Je n’ai pas vécu au Village, ce qui m’a peut-être privé d’un sentiment d’appartenance au groupe. Et je ne me sens pas l’âme d’un métis, bien que je le sois dans les faits.
D’un autre côté, mes études et mon travail d’enseignant m’ont pourvu de connaissances sur l’histoire et les conditions des Autochtones en Amérique du Nord: une mineure en Études américaines à Concordia m’a imposé des lectures sur la conquête de l’Ouest et la marginalisation des Indiens aux USA; mon travail de professeur d’histoire du Québec et des États-Unis au cégep m’a amené à approfondir ce domaine d’études; et ma formation en droit m’a mis en contact avec la jurisprudence, alors en effervescence, sur la question autochtone.
C’est d’ailleurs à cette époque que, fort de ma formation en histoire, je commence à m’intéresser à celle des Autochtones en général et des Wendat en particulier.
Des écrits révélateurs
C’est alors que je lis les textes du sociologue Léon Gérin («Le Huron de Lorette»), dans lesquels il se montre très sévère à l’endroit de ceux qu’il a rencontrés à la fin du XIXe siècle, dont mon ancêtre Gaspard Picard.
Il les dit «primitifs», critique leur manque d’ambition individuelle et de sens du «travail suivi», et déplore leur refus de l’assimilation, qu’il appelle «émancipation», proposée par les autorités politiques et religieuses.
Ces critiques, qu’on pourrait qualifier de «colonialistes», ont certainement blessé les Hurons qui en ont pris connaissance. Chez moi, elles sèment un certain trouble.
En fait, ce sont les exhortations pressantes de ma mère qui feront pencher la balance: elle se montre heurtée par mon hésitation, ma nonchalance. À la fin de la décennie, je fais la demande pour recouvrer mon statut d’Autochtone.
À lire aussi: La métamorphose des Wendats
À ce moment, les conséquences concrètes de ce geste sont minces: comme je n’emménage pas à Wendake, elles se résument en gros à bénéficier d’une assurance (prodiguée par une agence fédérale) sur les soins de santé, qui couvre des soins dentaires (les travaux urgents et un nettoyage annuel) et un examen de la vue par an.
En somme, je n’ai rien de «l’Indien qui ne paye pas de taxes» que vilipende une certaine opinion publique mal informée.











